Kevin Spacey, c’est le genre de mec qu’on adore détester. Psychopathe moralisateur dans Seven, quarantenaire névrosé dans American Beauty, sénateur machiavélique dans la série House of Cards, il possède ce charisme glacial auquel il prend un malin plaisir à accoler tous les vices possibles. Et c’est ce qui le rend délicieusement déroutant.

Moins fou que Bill Murray mais tout aussi énigmatique, Kevin Spacey est un spécimen. Sa voix, son visage, sa présence, tout chez lui est magnétique. Le mec marque les esprits. Mon premier souvenir remonte à l’été de mes 11 ans. Juin 1996. Je suis allongée dans le jardin, le visage calé entre mes mains, je somnole au-dessus du Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux. L’air est lourd, la chaleur plus prenante que l’intrigue de ce roman policier. Je décide de faire quelques pas sur la terrasse, où se dessine l’ombre de la maison, quand mon frère s’écrie : « Il n’a pas fait ça ! » Je me précipite à l’intérieur et découvre mon aîné les mains agrippées au canapé. Ses ongles ont laissé une marque dans le velours café. Je m’approche timidement. A l’écran, le cadre du réalisateur David Fincher prend en étau la tête rasée d’un homme. Son regard est froid, sa voix d’un calme féroce. « Elle m’a supplié de la laisser vivre, pour elle et le bébé qu’elle portait », sont les derniers mots prononcés par Kevin Spacey avant qu’une balle transperce la surface lisse de son crâne. Agrippé à l’arme encore fumante, Brad Pitt, rongé par la haine et la vengeance. Comment oublier cette scène de Seven ? Ce serait comme tenter d’effacer le regard perçant d’Anthony Hopkins, alias Hannibal Lecter, dans Le Silence des agneaux.

seven

Kevin Spacey est de cette veine d’acteurs capables de se glisser dans la peau de personnages sombres, ambivalents, malsains. Des personnages charpentés qui surpassent le simple rôle du « méchant » – on se souvient du mystérieux téléchargementKeyser Söze dans Usual Suspects. Il le dit lui-même : « Je ne sais pas jouer la méchanceté pure et dure, je ne sais pas limiter un personnage à une seule couleur. Je joue les nuances de l’écriture. » Une approche théâtrale et une sensibilité pour la littérature qu’il a développées à la Juilliard School. « Pour mon tout premier rôle, j’étais un garde en collant dans Henri V de William Shakespeare. J’étais affublé d’une lance, d’un col en dentelle et de savates en velours côtelé, et je ne disais pas un mot. Je ne fantasmais pas sur l’avenir. Avec la tête que je me payais, je ne pouvais décemment pas casser la baraque du jour au lendemain. » C’était avant les années 1990, avant Seven, Usual Suspects, L.A. Confidential, The Negociator ou encore American Beauty, le film de Sam Mendes qui va tout bouleverser. « A l’époque, j’étais très ambitieux, je voulais me bâtir une carrière au cinéma, confie Kevin Spacey. Et puis, il y a eu American Beauty, qui m’a offert exactement ce que je voulais [Il remporte l’Oscar du meilleur acteur en 2000]. Du coup, je me suis tourné vers autre chose et j’ai consacré plus de temps au théâtre, une activité beaucoup moins individualiste. […] Les gens m’ont pris pour un fou quand j’ai déménagé à Londres pour me lancer », rapporte-t-il à un journaliste du Hollywood Reporter. Une folie bien sentie puisqu’elle lui ouvre les portes de la direction artistique du Old Vic – théâtre mythique de la capitale britannique.

kevin-spacey-now-film

Le poste est prestigieux mais Spacey le conquérant ne fanfaronne pas. Ce rôle-là, c’est avec panache et discrétion qu’il l’endosse depuis plus de dix ans. Et c’est avec la même pudeur qu’il a récemment annoncé la fin de son mandat, prévue à l’automne 2015. Lui succédera l’auteur Matthew Warchus, remarqué cette année à la Quinzaine des réalisateurs avec son film Pride. Mais, revenons au théâtre et au dernier succès de Spacey, son interprétation de Richard III. Durant deux ans, sous la direction de son ami Sam Mendes, il a manié la comédie, le sarcasme et l’ironie avec un plaisir non dissimulé, faisant tourner la pièce shakespearienne travers le monde. Le King Spacey nekevin profiterait-il pas de cette effervescence pour refaire campagne ? Car, si depuis dix ans il joue au théâtre et remplit son rôle de directeur artistique avec talent, il n’en demeure pas moins médiatiquement absent, ne faisant que quelques rares apparitions au cinéma (Margin Call, Superman Returns). Il s’en défend lors d’une récente interview accordée à Vanity Fair : « Hollywood ne produit quasiment plus de films que j’aimerais tourner. Ai-je vraiment envie de me battre contre les quatre ou cinq acteurs ayant le même profil que moi pour un semblant de rôle ? Ou vaut-il mieux rejoindre le monde ultra-créatif de la télé, où s’expriment les meilleurs auteurs du moment ? » La télévision, parlons-en. C’est elle qui lui a offert une résurrection médiatique avec la série House of Cards et le personnage de Frank Underwood, ce sénateur machiavélique briguant le bureau ovale de la Maison-Blanche – une autre version de Richard III, comme si Shakespeare le poursuivait… « To be or not to be », l’aventureux Spacey ne s’est jamais posé la question. Il traverse son époque en flairant les projets les plus innovants et ceux qui lui laissent la plus grande liberté. Produite par Netflix, ce diffuseur de VOD sur Internet qui bouleverse les modes de consommation télévisuels, House of Cards n’est qu’une première étape dans la reconquête du public par l’acteur. La prochaine se nomme Captain of the Gate, un biopic sur Churchill, qu’il incarnera à l’écran. Un titre à sa mesure, isn’t it, Mister Spacey ? —

Articles connexes:

House of Cards: Bande-annonce saison 3 dévoilée

Ce contenu a été rédigé par Publié dans  RENCONTRES par , Mots-clés: , , , ,

A propos de l'auteur

Manon Provost
En face à face

«Donne à une fille les bonnes chaussures et elle peut conquérir le monde.» Telle Marylin, Manon Provost parcourt les rues de Paris à la rencontre de personnalités et de stars qui comptent.