Anna-Mouglalis Trajectoire magazine n°96Vingt heures trente en face du Grand Palais. Nous sommes à une heure trente du très attendu défilé Chanel Haute Couture. On s’agite, mange une assiette, boit une coupe avant le grand show. J’aperçois Alexa Chung puis Elisa Sednaoui, muse de Karl Lagerfeld, mais c’est avec une autre égérie du couturier, décalée et à la beauté fauve que j’ai rendez-vous : Anna Mouglalis. Chez elle, il y a quelque chose de mythique dira le « maître  » : « Elle pourrait être une star glamour de l’âge d’or du cinéma. La voix de Jeanne Moreau, la force d’Anna Magnani, la présence d’Ava Gardner ». Elle s’avance, élégante et fragile, on dirait une déesse antique.
On s’installe autour d’un verre. Très vite, entre trois bouffées d’une cigarette en douce, sa voix voilée prend tout de suite possession des lieux.

Ce soir, Karl Lagerfeld va présenter sa collection Haute Couture. Assistez-vous toujours à ses défilés ?
Quand je ne suis pas en tournage, oui. Je suis toujours impatiente d’admirer ses nouvelles créations, alors j’essaie d’être présente le plus fidèlement possible. Karl possède cet art de nous éblouir et de nous surprendre à chaque défilé en nous embarquant toujours dans un univers différent. J’aime être présente, j’en ressors toujours émerveillée.

Justement, parlez-nous de votre rencontre avec Karl Lagerfeld…
(Grand sourire…) C’était au cours d’une séance photo, il y a neuf ans, après la sortie du film Merci pour le chocolat, de Claude Chabrol. Il m’a regardée d’une drôle de façon… il avait déjà son idée. Je faisais à l’époque un peu de mannequinat, mais c’était une souffrance car j’avais l’impression d’être une arnaque, qu’il fallait que je compose pour correspondre aux critères de la mode. En faisant ma première séance photo avec Karl tout a changé. Il m’a appris à ne plus être dans de faux semblants, mais à être le plus proche possible de ma singularité.

…Et de votre relation privilégiée et particulière avec le « maître ».
Je le considère comme un maître à penser. Il m’a fait comprendre que lorsqu’on joue, il n’est plus question d’être belle ou moins belle, mais d’être honnête, de ne pas « essayer d’être » mais « d’être », tout simplement. Avec lui, je me suis toute incarnée.
C’est quelqu’un de très exigeant et qui a un rapport au travail incroyable. On pourrait parfois penser cet homme et ce milieu superficiels, mais en réalité son cerveau bouillonne sans cesse et ses connaissances sont immenses. C’est aussi et avant tout un artiste d’une grande culture et d’une générosité extrême.
Ensemble, nous parlons cinéma, littérature, peinture, c‚est l’être le plus curieux, le plus vivant que je connaisse.

Vous dîtes que Coco Chanel était une véritable « punk » pour son époque, qu’aimez-vous chez cette femme ? Être l’égérie de la maison vous a-t-il aidée à interpréter le personnage ?
Les femmes qui choisissent, qui travaillent et qui assument, c’est elle. Voilà ce que j’admire chez cette femme : d’avoir imposé cette vison à l’époque. Elle n’a jamais eu peur.
Quand Jan Kounen m’a proposé de jouer Gabrielle Chanel, c’était une belle continuité. J’incarnais depuis 2002 l’esprit de la Maison Chanel et la vie de cette femme m’avait toujours passionnée. Son introversion, son féminisme, son altruisme et son goût pour le scandale ont fait d’elle une reine de l’antagonisme. Jouer la vie de cette femme, c’était montrer son côté noir et blanc… Je suis très fière d’avoir, même de façon modeste, lié mon destin à celui de Chanel.

Précisément actrice ; en jouant des personnages forts comme Simone de Beauvoir, Coco Chanel et Juliette Gréco, quel regard portez-vous sur leurs vies et leurs passions ?
Ce sont des femmes qui ont travaillé pour leur liberté. Leurs inspirations et leurs aspirations ont fait qu’elles ont changé le monde à leur façon. Jouer ces personnages était comme une caresse, cela a enrichi ma vision du monde, m’a ouvert des horizons. Interpréter leur courage, leur héroïsme et leur honneur, c’était raconter quelque chose de fort. On n’oublie pas ces rôles, ils vous poursuivent longtemps encore.

Après le film « J’ai toujours rêvé d’être un gangster », Samuel Benchetrit, votre compagnon et père de votre fille Saül, vous a offert le premier rôle dans Chez Gino. Comment est-ce de tourner avec l’homme de sa vie ?
Le rôle n’était pas pour moi au départ. Samuel m’a dit : « Je te le propose mais tu n‚y arriveras pas ». Ce n’était pas gagné ! On m’avait trop souvent rétorqué que je ne pourrai jamais décrocher un rôle comique à cause de mon physique ou de ma voix. Alors c’est devenu un challenge. Jouer dans une comédie demande énormément d’abandon de soi. La peur du ridicule, de ne pas faire rire m’a tiraillé, de m’en libérer, ce fut fantastique. Il faut une vraie confiance pour s’y risquer… et je ne pouvais que l’accorder à mon compagnon. En me faisant jouer dans un nouveau registre, Samuel m’a fait un grand cadeau et finalement je n’ai pas eu besoin de prouver quoi que ce soit. Les premières lectures ont suffi, et j’ai fini par ressentir une grande liberté.

Vous inversez bientôt les rôles puisque vous allez tourner votre premier film Le gars en tant que réalisatrice avec votre compagnon dans un des rôles. De quoi s’agit-il ?
J’ai commencé à écrire le scénario pendant ma grossesse, je n’ai pas encore commencé la réalisation. Cela demande beaucoup de temps, d’investissement et d’énergie.
Il s’agit d’un conte populaire russe « Vampire », dont je me suis inspirée et que je vais adapter. L’histoire est celle d’un anthropophage en cavale rencontrant une jeune vierge dans un village du nord de la France. Ebloui par sa beauté, il décide de ne pas la croquer mais l’invite à une initiation amoureuse. Samuel jouera le rôle du gentil vampire, Julie Sokolowski la jeune fille.

Avec qui aimeriez-vous tourner ?
Jane Campion, Michael Haneke et Paul Thomas Anderson… des réalisateurs aussi différents que magnifiques !

Votre définition du luxe ?
Le luxe, c’est la volupté, je l’ai découvert avec Chanel. Coco Chanel tenait à ce que les doublures soient aussi riches que les vêtements. Dès lors, comment s’étonner qu’ils ressemblent à des caresses ?
Le luxe, c’est ce que l’on fait pour soi-même, c’est l’exceptionnel, c’est oublier la rugosité du réel.

Une devise ?
« Ne daigne »…

Un secret de beauté ?
Aie… du vin rouge et des cigarettes…-

BIOGRAPHIE

1978 Naissance en France.
1998 Elle étudie au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris.
1997 Débute sa carrière théâtrale et débute également sa carrière cinématographique dans le film de Francis Ford : Terminale.
2000 Elle est découverte par le grand public grâce à son rôle dans Merci pour le chocolat, thriller de Claude Chabrol.
2002 Elle est choisie par Karl Lagerfeld en tant qu’ambassadrice du parfum Allure de Chanel, qui marque le début d’une longue collaboration.
2003 Elle décroche le rôle principal du film d’Asa Mader, La Maladie de la mort, selectionné au festival de Venise la même année.
2007 Naissance de sa fille, Saül, qu’elle a eu avec son compagnon, le réalisateur Samuel Benchetrit.
2009 Elle interprète le rôle de Coco Chanel dans Coco Chanel et Igor Stravinsky.
2010 Elle incarne Juliette Gréco dans le film, Gainsbourg, vie héroïque.
2011 Elle est à l’affiche du dernier film de Samuel Benchetrit : Chez Gino.

Par Siphra MOINE-WOERLEN
Photos Benoît PEVERELLI

A propos de l'auteur

Siphra Moine-Woerlen