Que dire d’une guerre et d’une hécatombe passées sous silence ? Parfois, une image en dit plus que des mots. Le photojournaliste Giles Clarke est allé chercher derrière chaque visage les cris sourds d’un peuple oublié. Il nous parle de sa profession et de l’état d’urgence au Yémen.

Par Giles Clarke, photoreporter | Interview Delphine Gallay

Passée aux oubliettes ? Il semblerait, oui. Depuis le début du conflit en 2015, la guerre civile au Yémen n’a toujours pas trouvé public. Media vacuum, indifférence de la communauté internationale ? Les ficelles sont tirées sur fond de rivalité irano-saoudienne. Toujours est-il que les civils trinquent en silence, loin de toute intervention, impuissants. Dans le pays le plus pauvre de la péninsule Arabique, forcément. Prise en otage, la population yéménite paie un lourd tribut. Bombardements et blocus à répétition, pertes humaines, déportations, épidémies de choléra et de famine… la détresse semble sans fin. A travers cette série, Giles Clarke, mandaté par l’UN/OCHA (Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies), témoigne de la situation humanitaire. Quelques clichés et chiffres clés tristement occultés qui, il l’espère, redonneront un peu de visibilité aux opprimés.

Le printemps dernier, vous étiez au Yémen. Pour ceux qui ignorent encore ou « prétendent » ignorer la catastrophe humanitaire qui frappe la population yéménite, pourriez-vous nous parler de la situation actuelle ? Une grande majorité de la population yéménite est plongée dans une crise humanitaire désastreuse. En 2015, lorsque les forces rebelles houtis (minorité chiite, soutenue par l’Iran) se sont emparées de la capitale Sanaa et ont contraint les forces menées par l’Arabie saoudite, fidèles à l’ancien président Ali Abdallah Saleh, à déposer les armes, plus de 3 millions de personnes ont dû laisser derrière elles leur maison et partir se réfugier dans d’autres régions, à présent empêtrées à leur tour dans une guerre sans fin. Près de 11’000 civils ont perdu la vie et plus de 50’000 blessés ont été enregistrés à ce jour.

Pour nous faire une idée de l’étendue des dégâts et du désastre, pourriez-vous nous communiquer les chiffres qui révèlent l’état d’urgence ? Ces trois années de conflits ininterrompus au Yémen ont dévasté des millions de vies. On estime à 20,7 millions le nombre de personnes nécessitant une aide humanitaire, dont 9,8 millions en situation d’urgence absolue. D’après les chiffres officiels, 17 millions de Yéménites, soit 60% de la population totale du pays, seraient en insécurité alimentaire. Parmi eux, 7 millions encourent la famine, et le chiffre ne cesserait de grimper. On dénombre plus de 3 millions de réfugiés. Un peu moins de la moitié des centres médicaux sont en état de marche, et les équipements limités. Sur les 246 circonscriptions que compte le pays, 49 n’ont pas de médecins. Laccès à l’eau potable est quant à lui devenu le challenge principal, puisque facteur de maladies. En avril 2017, un pic de choléra est venu aggraver la situation. En novembre dernier, on enregistrait plus de 1 million de cas suspects de choléra, et 2’000 personnes emportées par l’épidémie.

Vous avez immortalisé bon nombre de conflits et de crises humanitaires au travers d’images puissantes, parfois brutales. Comment fait-on face à l’insupportable ? Je dois souvent me faire violence pour photographier les victimes les plus touchées – surtout lorsqu’il s’agit d’enfants grièvement blessés. Au retour d’un reportage, il arrive que nous ne puissions pas publier certaines images, pour ne pas prendre le risque de choquer. Par moment, c’est difficile, c’est certain. Il y a souvent des scènes de souffrances et de profonds traumatismes. Mais c’est aussi ce que j’ai choisi de faire. Me connecter à des gens, à des locaux qui vivent dans l’angoisse jour et nuit.

Comment gagne-t-on la confiance d’un peuple en détresse ?  Avec l’interdiction de la presse depuis les treize derniers mois, j’étais plus qu’attendu sur place. J’avais la liberté de photographier presque tout. En restant, bien entendu, ouvert et respectueux, les permissions sont pratiquement toujours délivrées. Mais je dois avouer que, pour des raisons de sécurité et d’accès limités, nous étions régulièrement freinés.

Votre travail a un fort impact. Il perturbe et ne quitte pas l’esprit du spectateur. Quel est le message derrière chaque image ? En tant que documentariste, mon rôle est avant tout de témoigner de la situation et du quotidien des victimes sur un plan humanitaire. Ma principale mission est d’éveiller les consciences. Pour ce faire, j’essaie d’être transparent et honnête sur la situation, et de ne surtout pas atténuer les conditions difficiles. Vous savez, même dans les situations les plus extrêmes, il faut savoir conserver une forme de dignité, et c’est ce que j’essaie de faire ressortir à travers mes photos. Je souhaite conduire à une véritable réflexion et à un peu plus de compréhension en projetant le spectateur au cœur de la scène. Ainsi, peut-être que la personne sera touchée et aura envie d’aider ou simplement de partager l’image… C’est en quoi je veux aider.

Qu’est-ce qu’une « bonne » photo ? Selon moi, elle doit faire immédiatement réfléchir et raconter une histoire instantanément, nous faire nous poser les bonnes questions. Capturer un moment, c’est facile, mais une expression puissante en une image, ça, c’est une bonne photo.

Y a-t-il une image ou une scène qui ne vous quitte plus ? Oui, le moment passé avec Batool, une petite fille âgée de 6 ans. Lorsque je l’ai rencontrée à l’hôpital au nord du pays, elle souffrait de sévères troubles de malnutrition. Je l’ai photographiée pour la première fois le 24 avril 2017, et j’y suis retourné dès le lendemain pour lui rendre visite. J’ai pu faire la rencontre de sa mère. Nous avons parlé de sa vie et de ses autres enfants. Malheureusement, six semaines plus tard, Batool était emportée par le choléra.

Pendant longtemps, vous avez travaillé pour les industries de la mode, de la pub et de la TV. Puis vous vous êtes engagé sur le terrain et les zones sensibles (Yémen, Haïti, Soudan du Sud…). Pourquoi ce virage ? C’est certainement lié à mes voyages et à mon évolution personnelle. Je trouve ce travail très gratifiant. C’est un domaine difficile financièrement, qui nécessite d’être créatif et débrouillard si l’on veut arriver à ses fins. Mais vous savez, faire la rencontre de personnes réellement dans le besoin et travailler aux côtés de travailleurs désintéressés est une expérience indescriptible. Alors, si mes images peuvent permettre, ne serait-ce qu’un peu, de mettre en lumière ces régions du monde oubliées, de rapporter leurs problèmes… j’en suis heureux.

Quelle est l’issue possible pour le peuple yéménite ? Le conflit au Yémen est compliqué. Il s’agit avant tout d’une guerre « par procuration », avec les intérêts saoudiens et leur crainte de perdre du terrain face aux chiites soutenus par l’Iran. Cette guerre a été causée par les hommes et résulte des luttes politiques internes. L’absence de gouvernance aux frontières du pays a permis aux groupes rebelles tels que les Houtis, Al-Qaïda et les factions dissidentes de gagner du terrain. Seulement, le conflit est négligé de tous. Il y a donc peu de chance d’assister à une réelle amélioration. Il faudrait d’abord pouvoir faire respecter les mesures internationales pour la paix et trouver un terrain d’entente entre les différentes factions opposées. Et, hélas, on en est encore loin.

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Delphine Gallay