Au-dessous de son « man bun » déstructuré, ou chignon en bon français, l’homme nous semble familier. Un petit air d’un chanteur qu’on connaissait bien, mais qu’on n’a pas revu depuis belle lurette : le prodige belge Stromae. Chronique d’un retour artistique orchestré comme un maestro.

Par Manon Voland | Photos Audoin Desforges

T ous les mêmes, tous les mêmes, tous les mêmes, et y’en a marre. » Lui est loin d’être toujours le même ; appelez-le désormais Paul. Ciao Stromae, ou
Stromaï avec la prononciation irréprochable qui convient, salut à son vrai nom, Paul Van Haver. A 33 ans, le mec paraît plus posé et mature que le phénomène de scène qu’il était il y a encore cinq ans. Un personnage qu’il a rangé temporairement dans un grand placard, avec les cardigans fluo aux formes géométriques, les pulls jacquard vintage cintrés et les chaussettes à mi-mollet du héros de son dernier album, Racine carrée (2013). Un divorce plus que nécessaire pour l’artiste, qui est passé tout près d’un destin tel que celui d’Icare, après une tournée mondiale éreintante de 209 dates en deux ans. Forcée, mais indispensable, la mise au repos du survolté Belge n’a pourtant pas tempéré ses ardeurs créatives et son envie d’innovation. Producteur pour Vitaa et Orelsan, compositeur du tube « Dommage » pour le duo Bigflo & Oli, interprète sur le refrain de « La pluie » d’Orelsan, encore, et patron et membre du collectif Mosaert, le Paulo n’a finalement pas tant chômé durant ces années loin des spots de la célébrité. « Rien ne me manque, sauf peut-être les rencontres humaines. J’ai envie d’écrire, de composer, mais un peu plus dans l’ombre. Continuer le travail qu’on a déjà fait pour moi, mais le faire pour d’autres. »

Dis-moi, où es-tu caché ?
C’est que le jeune Belge n’a pas eu le temps de reprendre son souffle, envoûté par les faisceaux des projecteurs, les cris des fans en liesse, et les succès qui s’enchaînaient à
la vitesse d’une boule de flipper en transe. Une bonne fortune qu’il reconnaît avoir eu de la peine à accepter : « Il n’y a pas d’explication au succès, j’avais l’impression d’avoir gagné au loto. » Pourtant, le bonhomme oublie qu’a contrario des champions des boules blanches, il ne s’est pas abandonné au hasard pour parvenir à ses fins. Fils d’un mélange ethnique et culturel, Paul est élevé seul par sa mère belge, son père ayant déserté le cocon familial pour repartir au Rwanda, où le génocide à venir ne lui laissa malheureusement pas de chance de rédemption. Le maestro ne retournera au « pays des mille collines » qu’à la trentaine révolue, avec une gloire déjà bien établie, pour chanter son entêtant « Papaoutai » et, pour la première fois, « faire une grosse dédicace à mon papa ». Parce que, justement, cette question, Stromaï se l’est posée jusqu’à ses 12 ans, soit pendant six ans après le décès de son père, jusqu’à ce que la naïveté de l’enfant soit confrontée aux yeux boursouflés et aux silences gênés. Papaonsaitoutai lui a pourtant légué un héritage fort, qu’il dissémine en sonorités de son enfance dans ses morceaux, mais « sans tomber dans le cliché du retour aux racines, du I love Africa, alors que j’ai grandi en Belgique ». Un réalisme qui s’infiltre jusqu’aux plus infimes versets de ses chansons, où le solaire des harmonies contraste avec la gravité des propos. « Tout le monde sait comment on fait les bébés, mais personne sait comment on fait des papas. » Une poésie qui n’a pas toujours été dans son bagage.

Qui dit études dit travail
« Mais c’est qu’de l’attitude tebé, t’aime rester casé dans ton p’tit style hip-hop avec tes potes. » Autant dire qu’il est heureux que le Belge ne se soit justement pas attardé dans ce genre musical, sinon pas sûr que cet article serait en cours de rédaction. Ces paroles, ce sont celles de son premier buzz, « Faut qu’t’arrêtes le rap », composé avec le rappeur J.E.D.I. (que la force soit avec lui), qu’il a rencontré chez les jésuites. Oui, notre bon Stromae est passé entre les mains de la Compagnie de Jésus, à l’internat de Godinne, où sa mère l’a envoyé redresser son parcours scolaire chancelant. Avec ce Padawan du rap, Opsmaestro, son pseudo de l’époque, a fondé le duo Suspicion, un survêtement à capuche sur le dos. Une entité musicale qui ne tiendra pas la distance et la fortune, le petit Paul retournant au solo, à des études d’ingénieur du son et à un job alimentaire chez Quick. C’est d’ailleurs avec ses économies que le chanteur encore à la croix de bois réalise son premier opus, « Juste un cerveau, un flow, un fond et un mic ». Alors signé chez Because Music, il revient à ses premiers amours, en composant pour Melissa M, Anggun et Kery James. Stromae a déjà le flair pour les succès, et il fait de ses créations musicales des leçons sur YouTube qui attirent des foules d’internautes. Un premier tour de force qui lui fait goûter aux joies de l’indépendance professionnelle, qu’il conforte en fondant la même année son label, Mosaert, anagramme de Stromae, avec son frère Luc Junior Tam. Mais comme le dit l’adage, « seul on va plus vite, ensemble on va plus loin » : le prodige accepte un contrat sous licence avec Universal Music France pour l’exploitation de ses deux premiers albums. C’est alors que débarque la réussite qu’on lui connaît, avec l’insolite « Alors on danse » en première ligne de son opus Cheese. Un nom qui fait référence aux sourires figés des photos de classe, où l’on fait semblant de kiffer le moment et la vie, qu’importe la vérité de l’instant. « Ils ont cru qu’je riais, mais c’est même pas vrai. Va-y dis cheese, allez dis cheese ! Pour le cliché. »

Je ne dis pas ce que je pense, mais je pense ce que je dis
Avec Cheese, le Belge dit adieu à son training informe et à sa casquette à l’envers, en faveur d’un look de premier de classe, au gilet et nœud pap’ impeccables. Une transformation vestimentaire qui va de pair avec l’évolution de ses textes : la nouvelle marionnette de Paulo – Stromae – englobe un univers paradoxal où les mots chassent d’autres maux sur des rythmes ultra-dansants. Deux siècles plus tôt, si Baudelaire s’était converti à la musique électronique, le résultat aurait sans doute été dans la même veine. Car la prose du Belge pourrait précisément s’apparenter à du spleen baudelairien : subtile, lucide, cruelle et tellement juste. « Hey, petit bébé, il faudra se taire, oui, même si papa frappe ta mère, il faudra s’y faire. Je sais qu’il fait mal même quand il s’en va, c’est tout à fait normal, car papa a les plus gros bras » (« Dodo », 2009). Un chouette thème, celui de la maltraitance familiale, sur un rythme digne d’une comptine bon enfant entêtante. Le maestro chante ce qu’il n’est pas convenable de dire, et nous entraîne avec lui dans cette danse presque absurde, où l’on reprend de bon gré et à tue-tête des refrains glauques, tout en nous trémoussant gaiement. Tellement incongru que les Guignols en ont fait un fantoche louable pour animer leurs « Détresse partys » à l’occasion d’un licenciement à célébrer (« Fort virable ») ou pour un événement exotique tel qu’une lapidation (« Alors on lance »). C’est vrai que leur jingle « Tu aimes danser sur le thème de l’abandon familial (« Papaoutai ») ou de la dépression (« Formidable ») ? » prête à rire, mais il est, ô combien, réaliste. Ces titres, ce sont les fleurons de son second album, Racine carrée, que Stromae a sorti dans la foulée de son succès fulgurant, histoire de ne pas laisser le soufflé retomber. Et pourtant, le 22 mai 2013, la sphère people a bien cru que le ciel était tombé sur la tête de cet irréductible phénomène, lorsqu’une vidéo amateur est publiée, le montrant ivre au petit matin à Bruxelles. C’était mal connaître Paul Van Haver. En plus de sa maestria en matière de mots, le Belge maîtrise les codes des réseaux sociaux et de la société hyperconnectée. En effet, deux jours après l’apparition de ladite vidéo et du buzz qui s’en est suivi, Stromae interprète son nouveau tube, « Formidable », sur le plateau de France 2, où il reprend son rôle d’amoureux éconduit ayant noyé son chagrin dans la bouteille. Trois millions de vues en trois jours pour le clip qui lui emboîte le pas, entièrement tourné en caméra cachée dans cette fameuse rue de la capitale belge. Un joli coup de pub pour celui qui ne cesse de renaître de ses cendres.

Il est l’heure, fini l’heure de danser
C’est qu’il s’en est approché dangereusement de la poussière, justement, le petit Paulo, à trop côtoyer la lumière du soleil. Lui qui a chanté « tu sors trop, du moins c’est ce qu’ils disent » aurait été bien inspiré de s’écouter, histoire d’éviter le mal de notre siècle, le burn out. Les pépins débutent en juin 2015, en plein Racine carrée Tour en Afrique, alors qu’il se fait prescrire un antipaludique « novateur », le Lariam. Hallucinations, crises d’angoisse, épisodes de paranoïa, les réactions au médicament sont violentes pour Stromae, qui doit être rapatrié en Europe et qui est contraint d’annuler la suite de sa tournée africaine. « Décompensation psychique », déclarent les médecins, soit, en français rudimentaire, un craquage en bonne et due forme, qui lui a fait « perdre la boule ». Le bonhomme se relève pourtant pour aller réaliser son rêve de gosse, une tournée aux Etats-Unis, avec une ultime date en apothéose au Madison Square Garden de New York. Pari tenu pour le monstre de scène, premier Belge à se produire dans ce lieu mythique, et qualifié de « mélange entre Michael Jackson et Jacques Brel » par le New York Times. Une page d’histoire vient de s’écrire que déjà Stromae entame la suivante en faisant son grand retour en tant qu’enfant prodige au Rwanda pour un concert exceptionnel. Le dernier de son immense tournée de 209 dates, et le dernier tout court depuis lors. L’artiste quitte la scène ce soir-là pour un congé indéterminé, un peu à la manière inattendue qu’a Philippe Katerine de « coupe[r] le son ». Parce que Paul a tenté d’oublier pendant ce tour éreintant qu’il était toujours affaibli par les relents du Lariam, qui ne lui laissent aucun répit, et que le trop-plein de tout était venu au bout des forces qu’il avait en réserve. « C’était devenu plus trop sain. C’était boulot, boulot, boulot. Je pense que comme n’importe qui qui travaille trop, à un moment, ça devient nocif. Même si c’est une passion ! […] Je n’ai pas envie de vexer les gens qui sont venus à mes concerts en disant ça, mais ça devenait un peu moins un plaisir, ça devenait un vrai métier. » Epuisé physiquement et mentalement, l’artiste a failli rejoindre trop vite celui à qui on n’a eu de cesse de le comparer, l’autre Belge, Brel. « Mon frère a eu le déclic. Il s’est rendu compte qu’il y avait un truc qui n’allait pas. Je pense que s’il n’avait pas été là, je me serais sans doute suicidé cette nuit-là. Ça, c’est sûr. Je pèse bien mes mots. » Naïvement, on a envie de dire « merci, Luc », d’avoir poussé Paul sur un chemin que Brel avait choisi d’emprunter avant lui, celui du repos et de passions loin du grabuge de la célébrité.

Marche ou crève, mais marche droit
2018 signe le grand retour du maestro belge, alors qu’on ne l’attendait (presque) plus. Après avoir fait entendre sa voix à travers les autres, Paul est redevenu chanteur le temps d’un morceau, en rejoignant son pote Orelsan sur sa scène, à Bruxelles, en mars dernier. Débarquant au beau milieu du refrain de leur duo « La Pluie », sous les ovations d’une foule ébahie, il a fait naître les rumeurs les plus folles quant à son éventuel retour. Mais plus qu’un retour, cette apparition était une manière de lancer la cinquième collection capsule de la ligne de vêtements Mosaert. « Ça m’a fait du bien de remonter sur scène avec Orelsan – j’appréhendais. Ça m’a limite donné envie d’y retourner. On n’y est pas encore, mais presque. » Mosaert, c’est justement ce à quoi Paulo s’est donné corps et âme depuis sa sortie de scène. D’un côté, avec le collectif Paul, Luc & Martin, qu’il forme avec son frère Luc et le réalisateur français Martin Scali, à qui l’on doit les clips « Run Up » de Major Lazer et « Coward » de Yael Naim ou le film officiel pour les JO de Paris 2024. De l’autre, avec la marque de prêt-à-porter lancée en 2014 avec son épouse, la styliste Coralie Barbier, et son indispensable Luc. Pour celui qui ne fait jamais comme tout le monde, pas question de proposer des T-shirts et casquettes cheap mais chers à la fin des concerts : à la place, des tenues colorées inspirées du wax, qui ont marqué la période Racine Carrée, où chaque chanson avait son propre costume. Depuis, Mosaert-fringues a évolué, se dissociant de sa marionnette scénique pour lui donner une véritable identité et légitimité, bien loin du merchandising bling-bling auquel elle avait tendance à être associée jadis. C’est à Paris, au Bon Marché, quelques jours après la prestation « coup de pub » de Paul avec Orelsan, que le trio dévoile sa nouvelle collection : une mise en scène digne du meilleur clip de Stromae, où les mannequins sortent transformés d’une énorme Mosaert Fabrique, dans l’esprit Willy Wonka, et s’improvisent danseurs sur un morceau inédit de Paul et Luc, « Défiler ». « Pour moi, c’était chouette, ça m’enlevait toute pression de devoir faire un single qui allait être joué en radio, qui marcherait ou pas. »

Neuf minutes de chanson et de défilé, aux sons de paroles toujours aussi tranchantes et cyniques signées par le dandy bruxellois, autour des thèmes de la beauté, de la marche et du sens de l’existence. « Qu’on l’veuille ou pas on a une valeur marchande, du plus jeune âge au linceul / La tête dans son téléphone / Sans écouteurs, on la croirait folle / Sans Google, on la croirait conne / Et sans filtres, on la croirait bonne / Petit, avant d’apprendre un métier, faut d’abord apprendre à retoucher la photo d’un CV. » Le garçon questionne les archétypes de l’apparence, de la société du paraître et des réseaux sociaux, où l’argent « pourrit les gens et les rend beaux en même temps ». Une jolie analogie pour celui qui s’est forgé une identité en jouant sur son physique hybride et son dress code « preppy-papy-flashy » décalé, mais tellement voyant. Il en a fait du chemin, de ce frêle Stromae à la démarche mécanique des Temps modernes au Paul 4.0 au visage plus rond et à l’allure plus souple, plus assumée, mais dont la prose, elle, n’a rien perdu de sa verve. Merci qui ? Sans doute le petit miracle de la vie qui fera bientôt du Belge le papa qu’il n’a jamais eu. Paultaila. —

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