D’un portrait de Picasso à une héroïne au bord de la crise de nerfs dans l’univers d’Almodóvar à un catwalk signé Jean-Paul Gauthier, l’excentrique Rossy de Palma n’est jamais loin. Tour à tour actrice, modèle, sculptrice et mère, l’Espagnole se réinvente autant qu’elle change de garde-robe. Un pied de nez aux normes auxquelles elle n’a jamais correspondu… et n’a jamais souhaité ressembler.

Par Manon Voland | Photos Youssef Nabil

Il y a des visages qu’on n’oublie pas. Celui de Rossy de Palma fait partie de ceux-là. Surnommée «la Picassa» par quelqu’un que l’histoire a oublié, bien qu’Almodóvar semble en tête des suspects, l’Hispanique a su faire de sa particularité physique un véritable atout. Il faut dire que la belle passe rarement inaperçue, de par sa figure élancée, sa prestance, son charme naturel, son rire communicatif et surtout son profil digne d’une peinture à mi-chemin entre un Picasso et un Modigliani. Le concept même de la beauté l’inspire depuis toujours et insuffle un parfum singulier à son monde pimpé de fleurs, de couleurs et de jamón, qu’elle déguste volontiers en interview. A l’occasion du lancement de la nouvelle publicité de la marque caféinée Carte Noire, dont Rossy de Palma est l’égérie, et de son passage à Paris, ville qu’elle affectionne spécialement, retour sur une personnalité hors norme.

Rossy Sleeping par Youssef Nabil. Madrid, 2007.

Rossy Sleeping par Youssef Nabil. Madrid, 2007.

Une beauté atypique
Tandis que Picasso peignait sous plusieurs angles ses portraits, leur donnant un aspect distordu et non humain, il ne les rendait que plus réalistes. En observant Rossy de Palma, on se rend compte que le dilemme est similaire: contempler son visage sous une seule perspective la réduirait à son attribut physique «dérangeant», son nez proéminent et curieusement disposé. L’Espagnole a préféré depuis longtemps assumer son originalité et s’accepter elle-même. « Tu ne vas pas kiffer mon nez, mais tu vas le regarder quand même », répond-elle généralement à ses détracteurs, avec son franc parler légendaire et son éclatant sourire souligné de rouge. Jouant sur les registres de l’authenticité et de l’autodérision comme rarement les actrices le font, Rossy de Palma est une femme émancipée et engagée envers ses consœurs. «La beauté, c’est l’audace. C’est ne demander à personne la permission d’être toi-même», prône l’actrice, à qui ces mots siéent à merveille, elle qui posa comme modèle nu dès l’âge de 14 ans, fit partie d’un groupe punk-pop dans les années 1980, nommé Peor Impossible, le «pire impossible», afin de couper court à toute expectative quant à leur musique, se grima en Geneviève de Fontenay pour un défilé Gaultier en 2014 et devint une «chica Almodóvar», avec sept films partagés. La jungle artistique qui s’étend devant Rossy de Palma recèle encore d’infinies possibilités pour celle qui refuse de se laisser enfermer dans un rôle, dans une définition de la beauté ou dans une coquille de poupée vide.

N°119, Rossy de Palma par Youssef Nabil.

N°119, Rossy de Palma par Youssef Nabil.

Une beauté à 360°
Car c’est ainsi que se caractérise la charismatique Espagnole à chacune de ses représentations: elle est comme une des poupées de son enfance qu’elle s’amusait à démonter pour découvrir ce qui se trouvait à l’intérieur. Forcée de constater que ces baby dolls restaient éternellement vides, la jeune Rose Echave – non encore affublée de son nom de scène rendant hommage à sa ville natale, Palma – se plaisait à les costumer de manière créative… Sans doute dans l’idée de les animer d’un souffle qu’elles n’avaient pas en elles-mêmes. De cette époque, Rossy de Palma a conservé son amour pour la mode et les textures, deux héritages dont elle porte haut les bannières au quotidien. Ce qui n’est pas sans rappeler la première apparition de l’Espagnole au cinéma, dans l’ironiquement nommé La Loi du désir. Une anecdote raconte qu’Almodóvar lui aurait demandé de se maquiller, de se coiffer et de s’habiller elle-même, afin de coller au plus proche du personnage qu’il avait rencontré et qui l’avait fasciné. Si, selon l’adage, l’habit ne fait pas le moine, pour Rossy de Palma, il semblerait que ce soit pourtant le cas. «La façon dont on se coiffe, se maquille et s’habille nous aide à devenir quelqu’un d’autre», affirme Rossy dans un français ponctué de «r» roulés. La belle a su développer l’art de s’accaparer l’esprit de ses poupées creuses et de les éveiller en les revêtant de costumes et d’accessoires. Qu’importe le rôle ou le personnage, qu’il soit fictif ou réel, Rossy de Palma est en perpétuelle représentation, derrière son éventail, objet fétiche de sa panoplie, et pose sur l’existence et la beauté un regard passionné, ardent et malléable. «Je ne me définis jamais afin d’éviter de me limiter. Je veux toujours être illimitée, comme les forfaits de téléphone!» déclare-t-elle en riant, surprise par sa propre comparaison. 

Une beauté partagée
Son réalisateur porte-bonheur a d’ailleurs fait les frais de ce besoin continuel de mouvance, de Movida, à l’instar du mouvement underground qu’a connu Madrid suite à la chute de Franco, si distinctif de l’Espagnole. Dans Femmes au bord de la crise de nerfs, Rossy de Palma incarne Marisa, une bourgeoise virginale défoncée par erreur aux somnifères. Comment demander à une actrice du tempérament de la Palmesane de rester inerte sur une chaise longue bleue plusieurs scènes durant? Impossible, et Pedro Almodóvar l’a rapidement appris à ses dépens. «Je l’ai dit à Pedro, que ça me saoulait de ne faire que dormir», se souvient Rossy de Palma avec un sourire en coin. Il faut dire que la suite de l’histoire aurait de quoi faire rougir les moins avertis. Quoique. La spontanéité semblait être le maître mot de cette époque de Movida madrilène. Le réalisateur hispanique a en effet su entendre le désir de son interprète en lui suggérant, d’après des souvenirs datant de presque trente ans, une proposition plutôt audacieuse. «Tu veux avoir un rêve? Dans ton rêve, tu dois avoir un orgasme. Et dans ton rêve, tu n’es plus une vierge effarouchée, tu découvres ta sexualité», aurait prescrit Almodóvar. Il en reste la scène mémorable d’un grand classique où Rossy de Palma dépasse les prémices de son jeu d’actrice découvert une année plus tôt, toujours devant la caméra du cinéaste espagnol.

Rossy & Anthirium par Youssef Nabil. Madrid, 2002.

Rossy & Anthirium par Youssef Nabil. Madrid, 2002.

Une beauté contemporaine De cette relation audacieuse et sans chichis est née une complicité et un professionnalisme sans faille, entre un artiste et sa muse et une égérie et son créateur. Almodóvar a su le premier reconnaître la fougue créatrice de Rossy de Palma et lui faire confiance. Les autres ont suivi, avec des rôles à l’international, comme dans Prêt-à-porter (1994) de Robert Altman et Laisse tes mains sur mes hanches (2003) de Chantal Lauby. Rossy de Palma a également choisi de camper dans le viseur du cinéma de son pays, avec, entre autres, 20 centimètres (2005) de Ramón Salazar et plusieurs apparitions dans des telenovelas.

Si le cinéma reste son premier amour, l’Espagnole a plaisir à se diversifier. On la retrouve ainsi en 1990 comme danseuse-modèle sur le fameux tube Too Funky de Georges Michael, au micro avec Dionysos sur l’album La Mécanique du cœur (2007), seins nus en couverture du magazine Marie Claire contre le cancer du sein en 2009, artiste plasticienne exposant au profit de la fondation OrphanAid Africa, créatrice de lingerie pin-up pour la marque Andrés Sardá, participante à la première saison de Danse avec les stars, égérie de Jean-Paul Gauthier, ambassadrice fashionista pour Carte Noire, ou encore mère de deux garçons. Cette capacité à endosser les flexibilités de la vie, Rossy de Palma la puise dans ce qui aurait pu ou dû apparaître comme une faiblesse, sa différence. Et si la personnalité de Rossy de Palma vous intrigue autant qu’elle le devrait, vous pourrez la découvrir sous une énième casquette à l’Opéra de Lausanne en décembre prochain, avec Le Chanteur de Mexico. Haute en couleur et multiforme, on vous l’avait dit! «Il y a juste une envie de regarder la vie à 360°. Beaucoup de gens portent des œillères et n’ont donc qu’une seule image de la beauté.» —

Ce contenu a été rédigé par Publié dans  A LA UNE, RENCONTRES par , Mots-clés:

A propos de l'auteur