Des Champs-Elysées à la Cinquième Avenue, l’empreinte Peter Marino s’affiche en grand et en clinquant. Il faut dire que l’homme à la célèbre panoplie en cuir lustré a le vent en poupe : avec plus de 80 projets en cours, l’ovni de l’architecture contemporaine est encore loin de vouloir tirer sa révérence. Adulé autant que décrié, le style Marino fait jaser… Sans doute la rançon du succès pour ce fils d’immigré italien hautement jalousé et controversé.

Par Manon Voland

On pourrait le croire sorti d’un clip des Village People, d’une mauvaise série SM gay ou d’une bande dessinée porno à la Tom of Finland. Il n’en est pourtant rien. Ou peut-être en est-il, justement. Car Peter Marino sait entretenir le mythe autour de son look, jouant avec les codes et les idées préconçues. Sapé de cuir laqué moulant de pied en cap et surmonté d’une casquette de policier fredonnant « Y.M.C.A. », Marino porte tous les stigmates du biker de compétition. Un fétichisme qui va jusqu’au bout des doigts, où bagues argentées à tête de mort trouvent leur place telles les chevalières d’un glorieux passé. C’est peut-être l’héritage de ses débuts propre-sur-lui que Peter Marino dissimule derrière son apparence bourrue, à la limite du gothique, mais pourtant sexuellement ambiguë. Alors, gay ou pas, le motard ?

T’as le look, Coco
Marino a depuis longtemps troqué le métro new-yorkais pour l’air frais de la moto lors de ses trajets réguliers entre son pied-à-terre de Long Island et l’île de Manhattan, où se trouvent ses bureaux. Sa décision de ne plus enfiler sa veste de costard en arrivant au travail est, elle, plus récente. Un choix vraisemblablement soufflé par sa femme, Jane Marino, une WASP (White Anglo-Saxon Protestant, en non abrégé) pure et dure. Ensemble, ils forment un couple sur lequel la société américaine n’a de cesse de se retourner, tant il détonne côté mœurs et couleurs. Pas gay, donc, le type. Pourtant, le doute est recherché par l’architecte, qui s’amuse des questionnements et réactions qu’il provoque. La légende raconte que Marino aurait vu noir après avoir été remercié par Armani, qui lui aurait préféré un décorateur homosexuel : « Cela m’a rendu fou. Je me suis dit : « Ce n’est pas possible, je ne vais quand même pas me taper mes clients pour les garder ! ». A défaut de racolage, Peter Marino, encouragé par sa compagne, adopte une technique plus subtile, bien que moins discrète : avoir l’air gay, au lieu de tout simplement l’être. Une crise d’ego à l’origine du look PM, le biker au cache-sexe en cuir : est-ce vraiment si étonnant de la part de ce self-made-man si fier de sa réussite ?

Ses Créations

1. Boutique Dior, Apgujeong-ro, Séoul, 2015. 2. Boutique Hublot, 5th Avenue, New York, 2016. 3. Ty Warner Penthouse, Four Seasons Hotel, New York, 2006.
4. Boutique Louis Vuitton, Soho, New York, 2016. 5. Rocky Mountain Ski Retreat, Aspen, 2011. 6. Boutique Chanel, Ginza District, Tokyo, 2004. 7. Boutique Bulgari, New Bond Street, Londres, 2016.

Un look à 25 cents
Un succès que Marino doit à son flair et à son goût pour l’art. Loin d’être prédestiné à un métier créatif, ce fils d’un boucher et d’une secrétaire aux origines italiennes est élevé dans le Queens, à des kilomètres des sphères privilégiées de Manhattan. Il se passionne pourtant pour le dessin, s’immisce dans l’effervescence de l’île voisine en suivant des cours d’art publics et se convainc même de vendre ses premières œuvres 25 cents dans la rue. Une rue que ses créations retrouveront quelques années plus tard sous une toute autre forme, comme un retour de boomerang blagueur symbolisant son ambition à toute épreuve. Peter Marino est aussi doté d’une clairvoyance qui a sans doute fait de l’homme qu’il était celui qu’il est devenu. « J’étais excellent en maths, bon en dessin. C’était un compromis qui me convenait. Et puis, à cette époque, l’art avait déjà atteint de tels sommets… Que pouvait-il y avoir après Rothko ? Et Warhol ? Je savais qu’il allait être considéré comme un génie. Regardez le travail de Jeff Koons ou même de Damien Hirst aujourd’hui : c’est du pop art tardif. Je ne voulais pas être Warhol trente ans plus tard ! » L’architecture s’impose donc pour Marino, par volonté d’entrer dans l’histoire et de faire ses preuves. Il fait ses classes à la prestigieuse Cornell University College of Architecture, Art, and Planning et s’enrôle dans divers cabinets d’architectes et de designers avant de décrocher le Graal, un contrat avec sa coqueluche, Andy Warhol, pour rénover sa demeure de l’Upper East Side. L’artiste à la tignasse blond platine renforce encore plus le penchant de son élève pour l’art, fondant inconsciemment les bases de ce qui deviendra la signature de l’architecte.

Ses collaboration

Depuis 1986, Peter Marino apporte sa touche personnelle à ses projets architecturaux en commissionnant des artistes de renom pour lui composer des œuvres. Trente-sept de ces collaborations artistiques sont présentées dans cet ouvrage, qui consacre un chapitre à chacune d’elles. Explorant le lien entre art et architecture, Marino accompagne le lecteur tout au long du livre, en tant que narrateur exclusif et critique.

Peter Marino Art Architecture, éditions Phaidon, 125 €.

1. One Minute Forever (Peter Marino), d’Erwin Wurm, 2014, Bass Museum of Art, Miami.
2. Lily Of The Valley de David Wiseman, 2012, boutique Dior, 5th Avenue, New York.
3. Collier Cascade de Jean-Michel Othoniel, 2013, boutique Chanel, New Bond Street, Londres.

Un look arty
Il n’y a, en effet, pas que la moustache à la Magnum de Marino qui fasse sa griffe. Le réel talent de l’Américain est de savoir habiller un lieu comme personne et de connaître chaque marque comme si elle était sienne. Est-ce suffisant pour devenir the architecte que toutes les grandes maisons s’arrachent ? Non. Peter Marino se démarque par une touche très personnelle et évocatrice de ses débuts : il envisage chaque création comme une véritable œuvre d’art et cherche à inclure un artiste et son univers dès la première pierre posée. « Regarder l’art comme quelque chose qui s’accroche simplement dans un vestibule, c’est une mentalité d’industrialiste post-guerre qui est restée enlisée pendant trop longtemps. […] L’artiste devrait être impliqué avant même que le vestibule ne soit construit. » Marino ne fait donc pas comme M. Tout-le-Monde. Il achète certes des œuvres d’art existantes, mais en commissionne d’autant plus pour ses clients et pour lui-même. Ses bureaux et résidences sont d’incontestables musées aux murs couverts de peintures, tout comme ses jardins, qu’il décrit comme sortant tout droit d’un macrocosme entre Harry Potter et Alice au pays des merveilles. Allant de pair avec son look, le style architectural et artistique de Peter Marino fait causer. Comme le disait un autre personnage mémorable, Salvador Dali, « la jalousie des autres a toujours été le thermomètre de mon succès ». Marino fait donc rebondir les critiques sur les épaulettes de son perfecto et trace sa route, à l’image de sa collection de céramiques françaises du XIXe siècle, qui a autant de contempteurs que de valeur. Une quête de singularité à toute épreuve et surtout au carnet d’adresses bien garni.

Un look multimarque
Il faut se rappeler que Peter Marino accumule autant les clients que les créations artistiques curieuses : Chanel, LVMH, Calvin Klein, Giorgio Armani, Fendi ou encore Dior, pour ne citer qu’eux. Des marques concurrentes qui ont d’ordinaire leur propre créateur, mais qui préfèrent piétiner leurs idéaux une fois qu’elles sont séduites par l’architecte, plutôt que de passer à côté de son génie. Avant d’atteindre le haut de la vorace société de consommation, Marino a commencé tout en bas, au rayon friandises. Son premier contrat dans le commerce de détail fut en effet pour la marque originaire de Brooklyn Li-Lac Chocolates et sa vitrine rectangulaire au 660 Madison Avenue, chez Barneys New York. Est-ce un simple clin d’œil du hasard si cette avenue est considérée comme celle de l’industrie de la publicité ? Peter Marino ne pourrait se plaindre de cette fortuite circonstance, car le célèbre grand magasin new-yorkais lui a ouvert les bras du monde du luxe et des maisons haut de gamme. Fred Pressman, le propriétaire et héritier de la chaîne de boutiques, a fait confiance à l’architecte pour repenser ses succursales et l’a surtout introduit auprès des grands noms de l’industrie, proposant tous leurs produits chez Barneys, le shop multimarque avant-gardiste au slogan « No Bunk, No Junk, No Imitations ». Pourtant, Marino ne s’arrête pas aux magasins, qu’il réinvente pour proposer aux clients des expériences, plutôt que d’ordinaires étalages ostentatoires de marchandises. Il offre ses services aux particuliers extrêmement fortunés et aux établissements socioculturels, tels que les musées. Il rêverait même de construire un opéra, particulièrement après sa tentative avortée pour celui de Palm Beach, faute de moyens financiers. D’ici là, « le médecin de famille », comme il aime à se décrire du fait de la fidélité de ses clients, peut se contenter des dizaines de contrats en cours et du livre Art Architecture paru l’année dernière par Brad Goldfarb, sur sa particularité d’architecte, pour assurer son futur.

Ses collections

Pendant près de vingt ans, Peter Marino a dessiné et imaginé les moindres recoins de son éden secret, avec l’assiduité et la précision qui ont fait sa renommée. Son échappatoire, ce sont les 8 hectares de son jardin de Southampton, véritable poumon de verdure et de créativité. Marino collectionne les plantes, plus exotiques les unes que les autres, mais également les créations des Lalanne. Disséminés entre les parterres d’azalées, la roseraie ou encore le verger, 42 sculptures en bronze donnent vie et poésie à ce jardin aux saveurs oniriques.

1. Pomme d’hiver  de Claude Lalanne (édition de 8 + 4 épreuves), 2008. 2. Grand Canard de François-Xavier Lalanne, 1992.

Un look d’avenir
Sorti chez les éditions Phaidon, le livre retrace en images, en textes et en perspectives personnelles de Marino, le processus collaboratif avec lequel il envisage chacune de ses créations, incluant l’artiste et ses œuvres dès la naissance du projet. Cette démarche est première et unique, digne d’une production Marino en sorte. L’architecte ne reste pas moins, derrière ses nombreux contrats et créations, un homme fier de sa réussite et de son parcours, quitte à en devenir presque imbu de lui-même. Certains de ses collaborateurs dépeignent son attitude comme tyrannique et difficile à satisfaire, tandis que d’autres l’entrevoient comme un signe de passion et d’ambition sans faille. Difficile de se prononcer sans avoir coché la case « employé » de son imposante entreprise de plus de 160 personnes. Toutefois, nul doute que ce bourreau de travail, considéré comme différent depuis son enfance, de par son engouement pour les arts et surtout de par sa maladie osseuse l’empêchant de marcher avant l’âge de 7 ans, est anticonformiste. Entre deux shit et fuck, mots quelque peu vulgaires qu’il aime distiller en interview, Peter Marino sait ce qu’il veut et son carnet de commandes le prouve : appartements et galerie d’art à côté de la célèbre High Line de New York, flagship Louis Vuitton sur la place Vendôme, Dior à Séoul et Beijing, ou encore une boutique Chanel de plusieurs milliers de mètres carrés à Tokyo sont agendés. A 68 ans et toutes ses dents, Marino n’est pas près de quitter la fête.  « J’aime le fait que j’aime penser « out-of-the-box ». Penser « out-of-the-box » va de pair avec s’habiller « out-of-the-box » et vivre « out-of-the-box ». La messe est dite. —

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