Le 27 juin 2003, Bertrand Cantat s’engouffre dans une brèche qui ne cesse de l’engloutir depuis. Quinze ans après l’homicide de la chambre 35 et huit ans après le suicide de son ex-femme, le rockeur clame le droit à la rédemption et au retour sur scène. Un droit à une seconde chance ?

Par Manon Voland

« Pendant que la marée monte, et que chacun refait ses comptes, j’emmène au creux de mon ombre, des poussières de toi. Le vent les portera, tout disparaîtra. » Comme un écho aux paroles de son groupe de rock jadis iconique, Bertrand Cantat traîne derrière lui les cendres des femmes qui ont partagé sa vie. Tandis que Marie Trintignant a succombé aux 19 coups reçus de son compagnon, Krisztina Rády a choisi de mettre elle-même un terme à sa vie. Si aucune charge n’a été retenue contre le rockeur dans le deuxième cas, il a été condamné à 8 ans de réclusion pour le meurtre de Marie Trintignant, « commis en cas d’intention indirecte indéterminée ». Après quatre ans derrière les barreaux, la justice lui offre une liberté conditionnelle, avant de relâcher pleinement l’oiseau en 2011. Lex-figure de proue de Noir Désir est désormais libre de vivre sa vie comme bon lui semble… Ou presque.

Parce que le problème de l’affaire Cantat, c’est sa nature. Qu’un criminel repenti retourne s’occuper de jardins communaux, de vaches d’alpage ou de moteurs diesel, ça n’émeut personne et c’est même souvent perçu comme la preuve d’un bon programme de réinsertion professionnelle. Par contre, qu’un meurtrier vienne animer la kermesse du coin, c’est beaucoup moins courant et apprécié. Alors quand l’artiste à la mèche rebelle sort de prison et s’en retourne chanter dans des salles combles où le public scande son nom à la manière d’un gourou, c’est un peu l’effet fête populaire level 10. La première à s’être élevée contre son come-back, ce fut Nadine Trintignant, mère éplorée tout autant que révoltée : « C’est monstrueux. Citez-moi un seul assassin qu’on a applaudi après. Citez m’en un. Ça n’a pas existé » (on pourrait partir sur un terrain très glissant en citant le président philippin actuel, Rodrigo Duterte, ou encore en se rappelant les scènes de liesse sous Hitler, mais on ne le fera pas).

Bertrand Cantat était pourtant déjà remonté sur scène depuis sa libération conditionnelle en 2007, mais la controverse s’était finalement essoufflée à la manière d’un mauvais fait divers. Mais il faut dire que, depuis, les frasques du porc Weinstein ont alimenté les tabloïds, mettant en lumière les violences subies par les femmes dans l’ombre de molosses du show business. Mauvais timing donc pour le rockeur. L’hebdomadaire Le Point enfonce encore le clou en rapportant les propos anonymes d’un ancien membre de Noir Désir : « Je savais qu’il avait tenté d’étrangler sa petite amie en 1989. Je savais qu’il avait frappé Krisztina. » Si aucune action en justice n’a été intentée depuis, le discours entretient le doute quant au comportement de Cantat envers les femmes, et spécialement celles de sa vie intime. Si on ajoute encore à l’addition la présumée raison de la séparation de Noir Désir, provoquée par la conduite indécente du chanteur lors d’un repas au cours duquel il se pose en victime, « D’un coup, dans la discussion, Bertrand a complètement changé et s’est comporté comme une ordure. (…) Il s’est positionné comme une victime. Vilnius, ce n’était pas de sa faute… Comme si Marie avait glissé sur une savonnette. Krisztina, ce n’était pas de sa faute, elle était malheureuse, etc. Il nous a tous accusés d’avoir besoin de sa notoriété » ; et la transcription d’un coup de téléphone de son ex-femme à ses parents, six mois avant son suicide (« Bertrand est fou… Il m’a frappée… Il sera trop tard pour fuir faute de pouvoir le faire »), cela commence à peser lourd pour un seul homme.

Rock star, certes, mais homme avant tout. Bertrand Cantat mérite ce droit à la présomption d’innocence dans le cas de Krisztina, qui prévaut tant qu’une culpabilité n’a pas été démontrée. Il aurait même droit à ce qu’il écrit si bien et si simplement, « au même titre que n’importe quel citoyen, le droit à la réinsertion. Le droit d’exercer mon métier… Le droit pour le public de se rendre à mes concerts et d’écouter ma musique. » Déprogrammé de tous les festivals de l’été qui l’avaient annoncé, le rockeur a préféré « mettre fin à toutes les polémiques » qui avaient enflé autour de son retour sur scène en solo. C’est donc en salle et à guichet fermé qu’il continue sa tournée, à la manière d’un huis clos. Pour son public fidèle, venu écouter le musicien, et non l’homme repenti qu’il y a derrière. —

Ce contenu a été rédigé par Publié dans  ART DE VIVRE & ÉVASION, CHOIX DE LA RÉDACTION, RENCONTRES par , Mots-clés:

A propos de l'auteur

Manon Voland