© Yann Révol

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Pierre Bergé arrive à notre rendez-vous au bar de l’hôtel Georges V, à Paris, parfaitement à l’heure, habillé en cette journée estivale dans des couleurs très Saint Laurent.

Par Anne Fulda

quelques jours de son départ en vacances en Provence, puis à Tanger, où il a une maison, Pierre Bergé a accepté de nous rencontrer pour répondre à quelques questions. Sur la mode, la gauche, le luxe, les projets sur lesquels il travaille en ce moment, et tout particulièrement ces deux lieux, consacrés à Yves Saint Laurent, et qui ouvriront en 2017 : un musée à Paris (à l’endroit de la Fondation Yves Saint Laurent, avenue Marceau), qui sera dédié à la présentation de l’œuvre du couturier et de son processus de création, et un musée Yves Saint Laurent à Marrakech, près du célèbre jardin Majorelle.

Esthète de tous les instants, bretteur distingué, celui qui fut le compagnon d’Yves Saint Laurent et le cofondateur de la maison de couture du même nom, s’est prêté avec gentillesse et sans faux-semblant à l’exercice de l’interview. Entrepreneur, mécène et homme de presse (il est aujourd’hui l’un des trois actionnaires de référence de deux journaux français, Le Monde et L’Observateur), il est aussi un homme engagé, contre le racisme, le sida, et pour la cause homosexuelle. Un homme libre.

Vous travaillez sur deux projets consacrés à Yves Saint Laurent. Etiez-vous le seul à pouvoir vous atteler à cette tâche?
Je ne comprends même pas la question… Franchement, qui d’autre pouvait le faire ? L’Etat va-t-il le faire ?

Pensez-vous qu’Yves Saint Laurent aurait apprécié d’avoir un musée à son nom?
Je pense que oui. De son vivant, on avait déjà organisé des expositions lui rendant hommage un peu partout: à New York, évidemment, mais aussi en Chine, au Japon, en Russie, en Australie. Yves a visité ces expositions, les a appréciées. Je pense donc qu’il aurait aimé ces projets à Paris et à Marrakech.

Ces musées seront-ils uniquement consacrés à la mode?
A Paris, ce sera un musée consacré à Yves Saint Laurent, à la mode, au processus de création, qui sera installé à l’endroit de la Fondation Saint Laurent, avenue Marceau. A Marrakech, le musée sera construit ex nihilo, bâti sur un terrain que j’ai acheté, selon des plans d’architectes résolument contemporains. Il y aura un espace d’exposition permanente dédié à l’œuvre de Saint Laurent, mais aussi un centre culturel – avec un auditorium, une bibliothèque – où se tiendront des colloques, des conférences, des concerts. Les livres de la bibliothèque seront consultables sur rendez-vous et se répartiront entre quatre fonds: des livres arabo-andalous de poésie, de littérature, de géographie, de mathématiques, des livres sur la botanique, d’autres sur l’art berbère et, enfin, des livres sur Yves Saint Laurent.

Pierre Bergé et Yves Saint Laurent à l’entrée du Jardin Majorelle, Marrakech, 1982. © Didier Fèvre

Pierre Bergé et Yves Saint Laurent à l’entrée du Jardin Majorelle, Marrakech, 1982. © Didier Fèvre

Installer un centre culturel à Marrakech, dans un monde qui se raidit, qui est sur ses gardes face à la poussée de l’islamisme, cela a-t-il un sens particulier pour vous?
Oui, évidemment que oui ; il ne faut pas accepter tout ça. Il ne faut pas arrêter la vie sous prétexte que des attentats ont eu lieu à Tunis, au Caire ou ailleurs. Pour l’instant, il n’y a pas eu d’attentat important à Marrakech. Grâce au roi, la situation au Maroc est assez calme, parce qu’on ne peut pas lui reprocher d’avoir volé son pays… Il est là depuis des siècles. De toute
façon, je pense qu’il faut affronter le destin.

D’un côté, vous continuez à souhaiter que l’on vive dans un monde ouvert, vous prônez et pratiquez le dialogue des cultures et, de l’autre, vous n’avez pas hésité, quitte à hérisser quelques bien-pensants, à vous opposer à cette initiative de certains couturiers de lancer une mode pour les femmes voilées. Pourquoi?
Mais parce que j’estime que c’est scandaleux! Les couturiers ne sont tout de même pas là pour obéir aux religieux ou pour être complices d’une espèce de dictature qui impose aux femmes d’être dissimulées. Les créateurs de mode sont là pour embellir les femmes, et je ne crois pas qu’ on embellit les femmes en les cachant ! Je le répète: c’est scandaleux ! Abominable !


La femme voilée, c’est l’inverse de ce qu’est la femme de Saint Laurent?
Evidemment: la femme de Saint Laurent était une femme libre. Sans entraves. Et savez-vous qui était son idéal de femme ?
Françoise Giroud. Une femme libre, très élégante, qui s’habillait chez Saint Laurent, prenait l’avion, sa voiture, travaillait. Cette initiative de «mode islamique» l’aurait fait hurler. Mais vous
savez, c’est juste la triste confirmation que, pour certains, l’argent, le « fric », est supérieur à tout.

N’est-ce pas aussi une manière d’aller dans le sens de cette «soumission» que décrit Houellebecq?
Je ne crois pas que ces couturiers aient lu Houellebecq. Je le répète: il ne faut pas leur prêter beaucoup plus d’idées que celle du tiroir-caisse.

Depuis Saint Laurent, quelqu’un a-t-il repris le flambeau?
Non, le flambeau n’est pas près d’être relevé et ce n’est pas grave. Je ne dis pas qu’il n’y avait que Saint Laurent au monde, mais Saint Laurent a été le dernier à accompagner un art de vivre qui a changé. Il ne faut pas espérer que l’on fasse de nouveau des robes pour Patricia Lopez [Patricia Lopez Willshaw fut l’une des premières clientes importantes de Saint Laurent] et la duchesse de Windsor : ces gens-là n’existent plus. Je veux bien que l’on habille les femmes qui ont de l’argent, mais où vont-elles porter ces tenues ? Avant, il y avait trois dîners par semaine chez des gens, en robe longue ou en smoking ; aujourd’hui, il n’y en a presque plus. En outre, la société a évolué, s’est transformée, la haute couture ne veut plus rien dire et la dictature des couturiers non plus. Aujourd’hui – et j’enseigne cela à mes élèves à l’Institut français de la mode, qui sont un peu étonnés au départ, puis finissent par comprendre –, la mode, c’est H&M, c’est Zara et c’est Uniqlo. Je n’ai aucune action dans ces marques, je ne dis pas que c’est épatant, mais c’est ainsi. Et c’est la vie!

Imaginons un couturier qui aurait le talent qu’avait Yves Saint Laurent… que lui conseillerait l’entrepreneur que vous êtes?
Si je rencontrais un nouveau Saint Laurent aujourd’hui, je lui dirais qu’il faut changer de métier. Si Yves ne l’a pas fait, c’est parce que la maladie – la drogue, l’alcool – s’est emparée de lui. On avait en effet tourné longtemps autour de l’idée d’un grand magasin qui se serait appelé Yves Saint Laurent et où il n’y aurait pas eu que de la mode, mais tout l’univers Saint Laurent: des meubles, des livres, tout un art de vivre. J’ai même approché à l’époque les Trois Quartiers [ancien grand magasin parisien qui était situé boulevard de la Madeleine], qui étaient à vendre à un moment donné, mais Yves n’avait plus la force ni les collaborateurs pour une telle entreprise.

Et vous n’écrivez pas? Des mémoires par exemple?
J’ai toujours deux ou trois choses «sur le feu», mais je n’écris pas de mémoires, car je n’aime pas ça. Je me suis attaqué en revanche à une tâche difficile : un livre sur le philosophe allemand du XIXe siècle Max Stirner, qui est tombé dans l’oubli après avoir connu le succès à l’époque de la sortie de son seul et unique livre, L’Unique et sa propriété. J’avais une quinzaine d’années lorsque je l’ai découvert, grâce à la phrase suivante: « Il n’y a pas de liberté, il n’y a que des hommes libres. » Pour moi, cela a été comme une fulgurance. Cela m’a fait comprendre beaucoup de choses, et d’abord que tout se rapportait à l’homme et qu’il ne fallait pas se contenter de concepts qui ne veulent rien dire. Le substantif n’est pas intéressant, c’est l’action et l’homme lui-même qui le sont. Stirner incite en fait chacun à s’approprier ce qui est en son pouvoir. Cela nous amène à parler de politique cela…

Et vous, avez-vous l’impression d’avoir toujours été libre?
Oui, toujours. Les libertés que je n’ai pas eues, ce sont les mêmes que tout le monde. On a tous des limites dans notre vie, sociales notamment. En dehors de ça, je me suis toujours senti libre.
Et puis, vivre cinquante ans à côté d’un créateur quel qu’il soit – et je ne mets pas la mode au niveau des grands arts –, c’est vivre avec un homme libre, car il n’y a pas de création entravée. Et c’est ça qui est beau.

Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, Marrakech, 1977. © Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris / Guy Marineau

Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, Marrakech, 1977. © Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris / Guy Marineau

Vous êtes aussi engagé dans la presse…
J’ai toujours été un homme de presse. J’ai fondé mon premier journal à 15 ans, mon deuxième, La Patrie mondiale, à 18 ans, avec Garry Davis [Américain, créateur du mouvement Citoyens du monde]. C’était un journal dont j’étais le directeur (mais qui, hélas, n’a eu que deux numéros), avec des collaborateurs fameux comme André Breton, Raymond Queneau. Il faut se souvenir que, dans le sillage de Garry Davis et la ferveur qu’il suscita avec son mouvement Citoyens du monde, il y avait des personnalités du calibre de Jean-Paul Sartre ou Albert Camus, avec qui j’ai passé une nuit en taule [après avoir interrompu en 1958 une séance de l’ONU, dont le siège était à l’époque au Palais de Chaillot, à Paris]! Plus tard, j’ai fondé Têtu, parce qu’on est venu me trouver en me disant qu’il fallait aider la cause homosexuelle.

Des magazines comme Têtu ont-ils, selon vous, toujours leur raison d’être ?
De moins en moins. Après la loi sur le mariage gay, il ne reste plus beaucoup de choses à défendre, c’est d’ailleurs pour cela que j’ai abandonné.

Vous êtes maintenant engagé dans une presse plus institutionnelle…
Je suis actionnaire du Monde et de L’Observateur. Je l’ai fait parce que Le Monde – journal que je lis depuis sa création – était en cessation de paiement. C’est Matthieu Pigasse (vice-président de la banque Lazard en Europe) qui a eu l’idée de me le demander, lors d’un dîner chez des amis. « Pierre, vous savez peut-être que je veux racheter Le Monde. Est-ce que vous voulez venir à mes côtés ? » J’ai répondu oui toute de suite. Il n’y avait pas encore Xavier Niel (actionnaire principal et vice-président d’Iliad), qui nous a rejoints quinze jours après. J’ai appris à les connaître tous les deux ; je les trouve formidables, atypiques. Je ne sais pas d’ailleurs qui est le plus atypique des deux. Xavier Niel, au moment où je vous parle, je ne sais toujours pas s’il est de gauche ou de droite, je ne sais pas s’il vote, mais tous ses réflexes sont du bon côté, et je trouve cela formidable. Je me suis fait deux amis, et deux amis très chers.

Et aujourd’hui, vous vous sentez toujours de gauche?
Je me sens totalement à gauche, mais je vous rappelle que je ne suis pas socialiste. Je suis en revanche à gauche, viscéralement à gauche. Mais si vous me demandez si la gauche institutionnelle, celle qui est au pouvoir aujourd’hui, me plaît, la réponse sera non. Et si vous me demandez si je regrette d’avoir voté pour elle, la réponse sera non aussi, car la droite que l’on nous promettait est pire. Je ne regrette donc pas mon vote.

Et là, en 2017, quel que soit le candidat, vous voterez encore à gauche?
Bien sûr… et je ne serais pas étonné que l’on retrouve Hollande contre Sarkozy, qui ont en commun de ne pas avoir réussi. Il ne faut pas oublier que Sarkozy est un merveilleux animal politique, et je pense qu’il n’a pas dit son dernier mot. Comme Hollande.

Et Emmanuel Macron? Vous l’aidez comme vous avez aidé Ségolène Royal?
Je lui crois un grand avenir, mais je ne l’aide pas. J’observe ce qu’il fait actuellement. Et si aider Macron, c’est prendre une position contre Hollande, ça, je ne le ferai pas.

Le ministre de l’Economie français est apprécié aussi par certains à droite. Ne pensez-vous pas, finalement, que ces clivages gauche-droite sont dépassés?
Je ne suis pas d’accord avec Macron quand il dit qu’il n’est ni de gauche ni de droite. J’aurais dit « je suis de gauche «mais…», et dans le «mais», il y a beaucoup de choses. Qu’est-ce que c’est d’être de gauche aujourd’hui ? Il faut arrêter : la gauche, ce n’est plus la lutte des classes, ce n’est plus le Front populaire, même si le chômage reste préoccupant. Beaucoup de progrès sociaux, médicaux ont été faits. Ma gauche à moi, c’est une gauche qui ne rêve pas l’égalité ; ça, c’est des phrases. C’est une gauche qui parle de justice, d’éducation, qui ne laisse pas les gens sur le bord de la route. Qui permet à tous d’accéder à un savoir, à un métier. C’est ça, la gauche. Et elle peut être libérale parfois, je n’en disconviens pas.

Qui avez-vous connu comme étant véritablement de gauche?
Mitterrand.

Mitterrand?!
Parce qu’il venait de la droite, justement.

Mais, à la fin de sa vie, il a semblé rejoindre la droite, non?
Je ne trouve pas. Pour des raisons politiques, il a tenu parfois un discours s’adressant à des gens de droite. C’est comme si vous me disiez que Sarkozy, à cause de certains discours comme celui de Grenoble, était lepéniste; je dirais non.

Que retiendra-t-on de ce mandat de Hollande, finalement?
On retiendra la politique extérieure, le mariage pour tous – sur lequel il a été rejoint par la plupart des pays, sauf les islamistes et les communistes. C’est déjà pas mal.

Vous avez construit votre vie autour d’une quête esthétique. Qu’est-ce que le luxe pour vous aujourd’hui?
C’est le temps, le silence. Le luxe, ce n’est certainement pas ce que l’on appelle le luxe; le mot, d’ailleurs, est horrible. C’est avoir le temps. C’est aller au théâtre, au concert.

Etes-vous à l’aise dans la société consumériste d’aujourd’hui?
Nous avons développé la société de consommation à son maximum. Aujourd’hui, les dieux vivants sont les chefs d’entreprise ; dans ma jeunesse, ce n’était pas le cas. On ne les connaissait pas, ils étaient beaucoup plus discrets que de nos jours. A l’époque, on admirait des écrivains, des peintres ou des hommes politiques, des gens qui faisaient le monde. Maintenant, c’est « Qui est le plus riche ? ». On hésite entre Mme Bettencourt et Bernard Arnault. Si c’est ça le modèle que l’on veut donner à la jeunesse, c’est pathétique. C’est le retour du veau d’or !

Et cette société numérique, hyper-connectée?
J’ai demandé aux membres du conseil de surveillance du Monde de couper leurs portables et de les mettre sur silencieux quand on est en réunion. Quant à moi, je ne suis pas sur Facebook, mais je tweete.

N’est-ce pas un ultime narcissisme de tweeter?
Evidemment! Il faut avoir le courage de dire que l’on fait les choses pour soi, tout en feignant de dire que c’est pour les autres.

Quelles sont vos derniers coups de cœur?
Un admirable Lear, mis en scène par Aribert Reimann et qu’il avait écrit en 1980 pour Dietrich Fischer-Dieskau à l’Opéra de Paris; ce fut une très grande émotion. Une autre grande émotion a été l’exposition Picasso.Sculptures et la lecture d’un très beau livre, Le Grand Marin, de Catherine Poulain.

Regardez-vous encore ce qui se passe dans le domaine de la mode?
Je regarde d’un œil. Je suis très ami avec Hedi Slimane et je suis très triste qu’il ait quitté Saint Laurent, même si le nouveau directeur artistique, Anthony Vaccarello, à qui j’avais donné un prix il y a quelques années, a les qualités requises.

Avez-vous repéré de nouveaux talents dans la mode?
Non, parce qu’ils rentrent dans de vieux schémas qui sont démodés. Ils mettent tous les pieds dans les traces des autres… —

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A propos de l'auteur

Anne Fulda
Grand reporter au Figaro

Grand reporter au Figaro depuis plus de vingt ans, Anne Fulda a couvert l’actualité du Palais de l’Elysée jusqu’en 2005. Elle connaît parfaitement les arcanes de la politique française et sait en parler avec talent. Elle a signé plusieurs biographies d'hommes politiques. Pour sa première collaboration avec le magazine Trajectoire, Anne Fulda nous a livré en exclusivité une interview du magnat du luxe, Bernard Arnault.