Il change de registre comme de héros, enfilant l’uniforme de policier suicidé, la blouse de médecin de campagne ou le complet de cancer rongeant un homme au bord de la mort aussi simplement qu’il brosserait sa crinière grisonnante. Le surdoué Albert Dupontel passe devant la caméra aussi facilement qu’il la dirige. 3, 2, 1… on tourne !

Par Manon Voland

Albert Dupontel ne s’est pas toujours nommé ainsi. Petit, il répond au nom de Philippe Guillaume, dont il s’est défait pour monter sur les planches. « J’assume pas de faire l’acteur […], je me trouve très futile. Mes parents étaient vraiment des gens très courageux. » Avec un médecin réputé et une dentiste de renom pour géniteurs, le jeune Dupontel avait toutes les cartes pour suivre une voie tracée pour lui. En sixième année de médecine, il claque pourtant la porte de l’auditorium pour rejoindre les plateaux de théâtre. Pas même égoïste pour ses ex-futurs patients ; ;  c’eût été dommage de rater le phénomène Albert à quelques seringues près. Celui qui déclara ne faire de la scène « que pour bouffer » rêvait déjà de grand écran et de salles obscures. « Je m’voyais déjà en haut de l’affiche », chantait Aznavour en 1961 : c’était trois ans avant que Dupontel ouvre les yeux, pourtant, ces mots sonnaient déjà juste pour le comédien.

1. Le Vilain, 2009. 2. Bernie, 1996. 3. Au revoir là-haut, en salle le 25 octobre 2017. 4. La Proie, 2011.

1. Le Vilain, 2009. 2. Bernie, 1996. 3. Au revoir là-haut, en salle le 25 octobre 2017. 4. La Proie, 2011.

Le Créateur 
Dupontel n’a toutefois pas les mêmes rêves que ses camarades de planches. Etre en haut de l’affiche, certes, mais en tant que réalisateur, pas comme acteur. Celui qui fit ses classes avec Ariane Mnouchkine puis, dans un tout autre registre, avec
Patrick Sébastien, voit sa carrière démarrer grâce à son humour grinçant et décalé, dans un one-man-show au titre sans équivoque : Sale Spectacle (1991). Le ton est donné. Le comique se fait repérer comme comédien avec Un Héros très discret (1996) d’Audiard et le César du second rôle lui échappe même de peu. Tout comme celui de la meilleure première œuvre la même année, avec Bernie (1996), son premier bébé cinématographique. Complètement barge du clap d’ouverture à celui de fermeture, Noël Bernie, interprété par Dupontel lui-même, pose les bases de l’univers du cinéaste. Une couche qu’il remettra avec Le Créateur (1999) trois ans plus tard, mais qui ne saura pas trouver son public, malgré une trame on ne peut plus décapée. Loptimisme né avec Bernie alors massacré, Dupontel trouve refuge dans le jeu d’acteur, thérapie de son existence, sans toutefois renier ses rêves d’adolescent. « Lorsque je fais l’acteur, je revendique une certaine irresponsabilité. Cela m’apprend aussi beaucoup sur mon métier de metteur en scène. »

1. Deux jours à tuer, 2008. 2. Irréversible, 2002. 3. Le Bruit des glaçons, 2010.

Enfermés dehors
Une irresponsabilité que les personnages joués par Dupontel n’ont toutefois pas. Tous pourraient illustrer une facette de l’acteur, tant leurs répliques sont bien souvent un écho de ses propos. Ce grand discret désillusionné de la vie aime se muer en laissé-pour-compte de la société et donner la parole à ceux qui ne l’ont généralement pas. « Je me sens concerné par eux. Je fais des efforts, parfois surhumains, pour me comporter normalement […]. Ils me touchent. » Lanti-héros qu’il incarne dans Deux jours à tuer (2008) ne le contredirait pas, lui qui se « fait chier ici, une belle baraque, un métier qui rapporte gros, rien qui dépasse. Moi j’appelle ça une vie de con. » Pas plus que le cancer qui poursuit Jean Dujardin dans Le Bruit des glaçons (2010) : « Tuer des gens, toujours tuer des gens. Si vous saviez comme j’en ai marre ! » Lui qui refuse de définir un genre cinématographique en fonction de ses œuvres et performances, bien trop éclectiques de toute façon pour se prêter à cet exercice, tient malgré tout un même cap depuis ses débuts : « Le but du jeu, c’est de faire ricaner les gens. On ricane sous cape, on ricane de choses déviantes, on ricane de choses dont on ne devrait pas ricaner, on ricane sous peine de se faire piquer par le professeur. Il y a toujours eu ça dans mes films. Le fou rire, je trouve ça plus intéressant que le rire. » Ce n’est pourtant pas l’humour qui a eu raison de son engagement sur le sulfureux Irréversible (2002) de Gaspar Noé, le scandale de Cannes 2002. Surnommé le « tueur à l’extincteur » dans ce drame dans lequel il partage l’affiche avec Vincent Cassel et Monica Bellucci, Dupontel se plaît à endosser un rôle loin de la comédie et de sa zone de confort. Après tout, c’est ainsi qu’il décrit sa vie et ses films : iconoclastes, comme l’existence.

Le Vilain
Dupontel est avant tout un prodige invisible et prudent sur tout ce qui touche à sa bulle hors cinéma, et cherche à fuir les stéréotypes du 7e art. Il aime répondre aux questions et philosopher, à sa manière, sur les grandes ambiguïtés de la vie. « Je suis un petit bourgeois, car je raisonne comme eux. J’ai le bonheur inquiet. Je le suis de moins en moins parce que le combat est perdu par rapport aux échéances. La vie est une course contre la mort et ce n’est pas le meilleur qui gagne. » Réaliste, le Père Dupontel ? Pléonasme. Authentique également, autant par les risques pris sur chacun des tournages, où il réalise lui-même ses cascades, comme un hommage à Chaplin ou Keaton, qu’il admire, que par la sincérité de ses interviews et remises en cause. Le père qu’il est, s’inquiète de voir les futures générations grandir dans des rues baptisées en l’honneur de meurtriers de guerre ou de batailles sanglantes. Il se préoccupe de l’info-bésité qui règne dans les médias, aussi futile soit-elle, et de la société en elle-même. « Une vie, c’est court. Avec un peu de bol, je mourrai avant que les vraies catastrophes arrivent. Mais j’espère que ça pourra durer un peu plus longtemps pour mon gamin ; ce serait bien aussi, parce qu’il y a vraiment des choses sublimes. »

9 mois ferme
Lavenir, Dupontel l’envisage toutefois assez franchement. Entre deux rôles, il écrit, lentement mais sûrement, comme il l’avoue lui-même. Le 25 octobre sortira son sixième long-métrage, en près de trente ans de carrière, Au revoir là-haut, pour lequel il a endossé l’uniforme d’un autre Albert, Maillard. A ses côtés, l’étoile montante du cinéma, révélé à Cannes dans le film coup de poing et Grand Prix du festival 120 Battements par minute, Nahuel Pérez Biscayart. Le binôme se retrouve plongé dans la France meurtrie de l’après-Première Guerre mondiale, pour relater son histoire et celle de ces deux anciens poilus marginalisés par une société qui ne sait plus leur faire une place. D’habitude sarcastique et décalé, Dupontel surprend dans ce registre grave et brutal. S’assagirait-il avec la cinquantaine ? C’était compter sans le cynisme et la douceur sombre de Pierre Lemaitre, dont le récit embrasse à merveille la cinématographie drôle et belle du réalisateur, qui aime rappeler que « la comédie est une chose sérieuse », en évoquant l’insatiable Chaplin, qui pouvait rejouer ses scènes jusqu’à 500 fois. « Faire du cinéma, c’est prendre une caméra, raconter une histoire, filmer des gens, point barre. » Coupez !

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