Il était une fois Canto, un drôle de petit homme, un homme libre, libre de penser dans un monde – le football – qui n’en avait pas l’habitude. Producteur, acteur, réalisateur, collectionneur d’art… Canto a réussi sa mutation sans perdre de sa superbe. Jamais trop de mots, juste ceux qu’il faut: sa carrure parle pour lui. Quand il cause, on se tait et on écoute.
C’est Canto, quoi!

Par Manon Provost | Photos Richard Aujard

«Quand les mouettes suivent un chalutier, c’est qu’elles pensent que des sardines seront jetées à la mer», philosophait le rebelle du foot en 1995. Une réponse sans queue ni tête, lancée au bec des journalistes venus arracher une réaction au sportif, après un passage devant le juge pour coup de crampons sur spectateur. Les mouettes, une énième «cantonade» prononcée assez fort pour qu’elle soit entendue par tous sans être destinée à quelqu’un en particulier. Imprévisible, drôle, confondant, sanguin, le matador Cantona est maître en son royaume, transformant une conférence de presse en une arène, un cirque ou encore un non-événement. Une aberration tant on sait l’homme mesuré. Il trompe son monde. Rendons-nous à l’évidence: quelqu’un qui aurait aimé tourner avec Pasolini et qui apprécie la prose de
Hermann Hesse ne peut pas être qu’un banal footballeur. «L’individu humain est unique; avec son hérédité, ses possibilités, ses dons et ses penchants, il représente une chose si tendre et si fragile qu’elle a besoin d’être défendue», écrivait d’ailleurs Hermann Hesse dans une lettre que l’on pourrait croire destinée aux détracteurs de Cantona. Si l’ancien numéro 7 de Manchester United, connu pour ses coups de gueule sur le terrain, polarise désormais notre attention avec ses coups d’éclat dans les médias, c’est qu’il est avant tout un être humain, tissé de bêtise et d’égoïsme mais désarmant de sincérité. Comme quand, ce 8 octobre 2010, il appelle à retirer l’argent des banques: «Le système est bâti sur le pouvoir des banques (…). S’il y a 20 millions de gens qui retirent leur argent, le système s’écroule. Pas d’armes, pas de sang, rien du tout, à la Spaggiari.» Une révolution pacifiste suivie sur les réseaux sociaux et à laquelle plus de 34’000 personnes sont prêtes à répondre. C’est aussi ça, Cantona : des paroles qui transcrivent en style direct un état du monde: «Je ne pense pas qu’on puisse être complètement heureux en voyant la misère autour de nous.» Des paroles auxquelles il adjoint des actes avec sa vraie-fausse candidature à l’élection présidentielle de 2012 pour ramener le mal-logement sur le devant de la scène politique. Des cantonades et les pendants d’un homme tout en aspérités.

Eric Cantona par Richard Aujard couverture magazine Trajectoire N°107Il ne faudrait pas perdre de vue que Cantona est avant tout un footballeur de génie. Il a 15 ans quand il intègre l’AJ Auxerre de Guy Roux, 17 ans quand il joue son premier match professionnel, 21 ans quand il rejoint l’équipe de France. Comme tout attaquant, il essuie des déconvenues mais aucune n’entache son moral, ses ambitions, son charisme. A la fin des années 1980, Canto vaut de l’or. On en veut pour preuve son transfert à Marseille pour 22 millions de francs français. Une somme record pour l’époque, que débourse Bernard Tapie, alors président de l’OM. Pourtant, devenu international français, l’attaquant est prêté de club en club – Bordeaux, Montpellier, à nouveau Marseille, puis Nîmes – sans s’enraciner. L’enfant de la Méditerranée est désorienté, jamais à son meilleur niveau et trop fier pour se remettre en cause. Une insulte à l’arbitre lors d’un match opposant Nîmes à Saint-Etienne et le voilà, à 25 ans, suspendu pour plusieurs mois. Du haut de son mètre 86, Canto envoie valdinguer sa carrière et s’exile outre-Manche. Nouvelle terre, nouvelle donne. Il a eu du flair. Avec Leeds puis Manchester United, il est plébiscité par les supporters, sacré Champion d’Angleterre à quatre reprises et proclamé «King Eric». En mai 1997, au sommet de sa gloire, Canto va pourtant stopper sa trajectoire sportive avec ces quelques mots: « J’ai toujours prévu de prendre ma retraite en étant au sommet. J’ai été footballeur professionnel pendant treize ans, ce qui est très long. Maintenant, je souhaite faire d’autres choses.» That’s all folks!

«Je ne suis pas un homme, je suis Eric Cantona», lui faisait dire Ken Loach dans son film Looking for Eric. Ce qui semblerait présomptueux dans la bouche de certains se transforme en ironie dans celle de Cantona. Entre les lignes d’un scénario truculent tourné comme un documentaire, transparaissent la portée de King Eric, l’adoration encore vive du peuple anglais et la capacité de l’acteur à se jouer de sa propre image. Drôle, ironique et sensible: de nouveaux adjectifs viennent se coller au portrait d’un homme qui cachait bien son jeu. Déjà dans Le bonheur est dans le pré d’Etienne Chatiliez et dans Mookie avec Jacques Villeret, qu’il retrouve dans Les Enfants du marais de Jean Becker, Cantona jubile de plaisir. Il se plaît à explorer toutes les parts de sa personnalité. Oser. Déborder du cadre. Ne s’enfermer dans aucun genre. Après plus de quinze ans de carrière, Eric Cantona a passé plus de temps à jouer devant la caméra qu’à courir derrière un ballon. Footballeur de génie reconverti en comédien charismatique, il rejoint cette année un casting international en s’affichant au côté de Mads Mikkelsen – alias Le Chiffre dans Casino Royale – dans le western The Salvation du Danois Kristian Levring, présenté à Cannes en mai dernier. Un choix inattendu et étonnant. Une énième manifestation en faveur de cette liberté d’action. Du Cantona, quoi! —

A propos de l'auteur

Manon Provost
En face à face

«Donne à une fille les bonnes chaussures et elle peut conquérir le monde.» Telle Marylin, Manon Provost parcourt les rues de Paris à la rencontre de personnalités et de stars qui comptent.