C’était au printemps dernier. Piazza Campo de’ Fiori, Rome, le marché grouille de monde, les légumes regorgent de couleurs et rivalisent avec les premiers fruits de saison… Des bouteilles de Krug se cachent dans les différents étals… Un petit groupe de journalistes se pavane, une flûte de champagne à la main.
Mais que se passe-t-il?

Interview Siphra Moine-Woerlen

margareth-henriquez_president-at-the-house-of-krug-event-attitudeBizarre…  Des œufs bien gros, bien blancs sont joliment installés dans des paniers en osier, des épices venues d’ailleurs embaument l’air… Rome se mettrait-elle à fabriquer du champagne? Non. Ce jour-là, la ville antique fut le témoin de la Dolce Vita façon French touch, ou l’art de faire (re)découvrir la maison Krug sous son aspect le plus terrien et le plus élégant. Une femme se tient au milieu de la foule, tailleur marine racé, sourire franc: on me présente Maggie Henriquez. La discussion commence et se profile raffinée et intelligente, à l’image de la patronne des champagnes Krug. L’énergie de sa présence, aussi palpable que le soleil de sa terre natale, nous donne envie de connaître un peu plus le passé de cette femme qui a découvert le champagne après une carrière de vingt-six ans dans les vins et spiritueux.

Vous êtes l’une des rares femmes à occuper un poste de prestige dans l’une des maisons les plus emblématiques du monde. Parlez-nous un peu de votre parcours.
L’industrie des liqueurs, c’est une tradition familiale. Mon père était le directeur du groupe Morris E. Curiel, dans la division des cosmétiques, et il a également distribué des vins et spiritueux. Après avoir décroché un diplôme d’ingénieur à Harvard, j’ai décidé de me lancer à mon tour dans ce domaine, en prenant la présidence de Seagram au Venezuela, puis de Nabisco au Mexique et Bodegas Chandon en Argentine.

La suite de votre carrière a donc été comme une évidence?
Le hasard n’existe pas et «Dieu ne jouait pas aux dés avec l’univers», affirmait Einstein. L’industrie du champagne est un monde très différent, et je devais affronter un monde différent. J’ai été plus habituée à gérer des marques mainstream, alors il m’a fallu du temps pour comprendre tous les aspects de l’univers du luxe et l’«arrogance» du champagne. Aujourd’hui, en toute modestie, je peux dire que je sais parler Krug et que je comprends cette merveilleuse maison.

Vos débuts chez Krug se sont révélés ardus: la maison avait perdu 70% de son volume de vente. Comment avez-vous réussi à relever ce challenge?
Dans une maison de luxe, on travaille différemment. J’ai dû suivre une formation sur la communication des produits haut de gamme et travailler d’arrache-pied pour trouver une solution à cette situation. Mais les gens sont avant tout intéressés par l’humain. J’ai écouté les clients, les collaborateurs ainsi que le marché dans son ensemble. Au final, je vois les crises comme des opportunités qui permettent le changement. L’entreprise est ressortie grandie de cette épreuve: nous avons retrouvé notre qualité historique et nos chiffres de 2007 en choisissant de s’appuyer sur deux axes: La Grande Cuvée et l’image de la marque, qui s’était endormie.

Comment avez-vous vécu votre arrivée à Paris?
Les débuts ont été difficiles, mais ce n’était pas à cause de la ville en elle-même. J’ai dû rapidement m’adapter à une entreprise ainsi qu’à un pays dont je ne saisissais pas encore la culture. Avec le temps, j’ai trouvé des façons de faire et des modes de gestion qui m’ont permis de trouver ma place. Je me sens maintenant ici chez moi.

Vous avez décidé de mettre un ID Code au dos de chaque bouteille. Une petite révolution, non?
C’est une première! Vous pouvez désormais connaître toute l’histoire de votre champagne Krug. Il suffit de télécharger l’application Krug dans l’App Store, puis de scanner le code à six chiffres situé sur l’arrière de la bouteille. Vos recherches s’accompagnent d’une sélection de morceaux du bluesman Keziah Jones.

Comment ont réagi vos maîtres de chai?
D’abord avec circonspection, puis, lorsque nous avons compris qu’avec cet ID Code nous ferions un pas de plus vers la perfection, ils ont été emballés. On ne pouvait pas se contenter de répéter une histoire à partir d’un style de champagne; il fallait habiller l’image de ce grand champagne!

De quoi êtes-vous le plus fière?
D’avoir déraciné cette mauvaise habitude de boire du champagne dans une flûte ! Tout champagne est d’abord un bon vin, il doit donc être dégusté dans des verres à vin blanc classiques. Plus sérieusement, je suis fière d’avoir rendu possible le re-branding de la maison Krug. J’ai passé plus de 2’000 heures plongée dans les archives afin de remonter aux sources de ce qui avait fait son succès, avant de réintroduire l’image de la marque dans le marketing.

Que voudriez-vous encore accomplir ces dix prochaines années?
Je voudrais donner envie aux générations futures de continuer dans l’optique initiale de Krug. La rigueur, la discipline et le refus de faire des compromis seront nécessaires pour conserver la qualité de la maison.

Qu’est-ce qui fait qu’un champagne est un bon millésime?
Je dirais que le meilleur champagne est celui que vous aimez et qui vous donne du plaisir. Mais c’est notre millésime de 1928 qui a été le plus sollicité. Je ne peux pas vous en dire plus, je ne l’ai jamais goûté. Grâce à Olivier Krug, l’initiateur de cette cuvée rare, nous avons pu recréer un Krug Grande Cuvée en 1988 et en 1996. C’est le meilleur champagne que j’aie dégusté!

Epouse, maman, PDG… Et toujours «à fond»?
Pas toujours… J’ai dû prendre une année sabbatique en 2000 pour m’occuper de mon fils cadet, qui traversait une crise difficile à l’époque. Je suis une mère avant tout, et sans un certain équilibre familial, il est impossible d’avancer.

Qui aimeriez-vous réunir autour d’une bouteille de Krug?
Tout d’abord, mes proches : ma mère, mon père et ma grand-mère. Mais également des personnalités inspirantes comme Nelson Mandela, Margaret Thatcher ou Sœur Teresa. Ils sont tous aussi différents que précieux dans ma vie. —

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Siphra Moine-Woerlen