purple reign!

Trajectoire magazine suisse de luxe Prince Montreux

A l’été 2007, Prince offrait au public médusé du Montreux Jazz Festival, un bœuf improvisé et près de trois heures d’un show dont seul le Maestro a le secret. Deux ans plus tard, intimiste, Prince proposa à un public médusé deux shows le même soir constitués de raretés et quasiment d’aucun hits. En juillet dernier, The kid of Minneapolis a décidé de récidiver. Durant trois soirs consécutifs, il a coloré la scène de l’Auditorium Stravinski de son purple style.

Texte Manon Provost et Christopher Tracy | Photos Marc Ducrest

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Trois. Le temps en minutes accordé par sa majesté.
Six. Le nombre de minutes qu’il a suffit pour vendre les 4’000 premiers billets.
Onze. Le nombre de cuivres de son big band NPG Hornz pour les deux premiers concerts aux sonorités soul et funky.

Tiré à quatre épingles dans un costume noir, le quinqua a renoué avec sa coupe afro. Cette réminiscence capillaire nous fait basculer un instant dans les années 1970, Grand Central, 94 East, ses premiers bands… Une époque où il passait avec aisance du piano à la guitare. Mais en ce samedi 13 juillet 2013, pas de solo. Prince boude sa guitare et le piano. Les prouesses musicales, il les laisse à son big band, composé ce soir-là du bassiste Andrew Gouché, de la claviériste Cassandra O’Neal et de 3rdEyeGirl – un groupe de filles survoltées monté par Prince. Dans une ondulation, il lance Days O’ Wild, un hymne férocement funky. Que le spectacle continue…

CONTROVERSY
Le show a débuté il y a déjà plus de trente ans. Janvier 1980, Prince a 22 ans. Invité à l’émission American Bandstand, il vit sa première mise en lumière. Timide en interview, le Kid de Minneapolis se révèle éloquent sur scène. Décomplexé, la guitare collée contre sa silhouette androgyne, il interprète I Wanna Be Your Lover. Un tube vendu à un million d’exemplaires et extrait d’un second album modestement baptisé Prince. A cette époque, le jeune prodige a déjà signé avec la gigantesque major de disques Warner Bros. Rejouant Hercule contre Goliath, il a obtenu, on croit rêver, un million de dollars et la pleine liberté artistique pour son premier album For You ainsi que pour les suivants. Compositeur, musicien, interprète et arrangeur, il est maître en sa demeure et se lance dans le rythme effréné d’un album par an. Avec Dirty Mind en 1980, il ajoute au funk et à la soul des débuts de nouvelles tonalités et une allure androgyne plus affirmée. L’ambiguïté sexuelle est manifeste, et le look – justaucorps et dessous féminins – peu conventionnel. La foi, le sexe et la controverse se cueillent dans chacune de ses paroles: «Am I straight or gay. Controversy. Do I believe in God? Do I believe in me?» chante-t-il dans Controversy, avant de clamer: «Sexuality is all u’ll ever need. Let your body be free.» Dans la réalité, il n’est qu’en semi-liberté. Dans l’Amérique WASP du début des années 80, sous l’ère conservatrice de Ronald Reagan, ces exactions sont pour le moins remarquées.

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BABY, I’M A STAR
Prolifique, notre homme investit jour et nuit les studios d’enregistrement, accumulant un trésor à ce jour passablement inédit. Hyperactif et boulimique de travail, la future star passe sa vie en répétitions avec The Revolution, son groupe fétiche et la scène où il excelle. Multi-instrumentiste – il en joue une vingtaine – il enchaîne les albums et les tubes. Le single Little Red Corvette le propulse dans le Top 10 aux USA, avant d’être détrôné par Thriller de Michael Jackson. Malgré tout, en 1982, il est le premier artiste afro-américain diffusé quotidiennement sur la chaîne musicale MTV. De quoi alimenter sa mégalomanie dévorante. Avec Purple Rain, film librement inspiré de sa vie, il s’offre une page dans l’Histoire du cinéma. Le long métrage d’Albert Magnoli est un énorme succès aux Etats-Unis et remporte de nombreux prix, dont l’Oscar de la meilleure bande originale en 1985. Une consécration absolue, maintes fois citée encore maintenant lorsqu’il s’agit de présenter le bonhomme. Pour autant, s’il est une star aux Etats-Unis, ailleurs, il est encore un peu discret. Il faut attendre 1986 et la pop jazzy de l’album Parade pour que le Minneapolis Sound obtienne les faveurs du public européen. Prince embrasse le monde avec son tube planétaire, Kiss, reconnaissable dès ces premières notes de guitare. Dès lors, il peut chanter à tue-tête Baby, I’m a Star. S’enchaînent d’autres tubes tels U Got The Look (1987), Alphabet St. (1988), Batdance (1989), Cream (1991), des medleys légendaires et des solos d’improvisation hors norme. Puis le déchirement. En guerre avec Warner Bros, il passe sous le pseudonyme non officiel de The Artist Formerly Knows As Prince (?) et se perd dans des choix artistiques et des compositions floues laissant ses fans dubitatifs. Affranchi de sa maison de disques dans le milieu des années 1990, il signe des centaines de titres, hélas pas toujours concluants, fuit les plateaux télévisés, promet des tournées qui ne viennent pas, tente de se faire pardonner en ouvrant les portes de son studio Paisley Park à ses fans, s’agite, produit, sauve ce qu’il peut. Mais la popularité des années 1980 n’est plus, hormis le succès surprise de The Most Beautiful Girl in the World (1994), premier single de l’étrange Tafkap. En 2001, propulsé gourou des Témoins de Jéhovah, Prince renoue avec l’inspiration via un Rainbow
Children subjuguant, suivi l’année suivante d’une immense tournée mondiale dans des salles plus intimistes. Le public et, mieux encore, la presse se rappellent qu’il a du génie. Prince est de retour. Choisi en 2007 par les organisateurs du Super Bowl, Prince prouve qu’à près de 50 ans, il est un éternel showman. Ce soir-là, alors qu’il entame les premières notes de Purple Rain, la pluie s’invite. Sous la lumière donnée violette par les projecteurs, l’artiste sacralise son hit. Mutant masculin-féminin, Prince avale les années mais continue de produire et d’assurer le show. Ses tournées sont devenues des rendez-vous pour tout amoureux du groove, du funk, du rock ou tout simplement du talent à l’état pur. En juillet, à Montreux, il a à nouveau rassuré ses fans et séduit le grand public. L’icône des années 1980 n’a pas dit son dernier mot. On attend impatiemment un nouvel album, peut-être. –

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Depuis trente ans, mille histoires circulent sur le besoin maladif de contrôle du personnage. Egocentrique, mégalo, obsédé par son image, Prince veut tout diriger et tout certifier. En voici quelques-unes. Il est capable de réclamer une salle privatisée à Montreux non pas pour performer en aftershow devant un public mais simplement pour s’amuser avec son band et dévorer des pizzas… En interview, il peut décontenancer son auditoire en divaguant sur des sujets dont il a le secret ou en répondant simplement par un geste, calfeutré sous un masque de perles. Prince est autre, mutique, obsessionnel en ce qui concerne son art et surtout son implication (qu’il juge primordiale) dans l’histoire du rock. L’homme est imprévisible, parfois candide, le plus souvent ingérable. Enfin, n’imaginez pas en backstage, lui taper la causette. La diva ne supporte pas la promiscuité. Ainsi, nous avons eu la chance incommensurable de le croiser et d’avoir un échange durant trois minutes avec sa seigneurie. Pas bavard, il a daigné mimer trois borborygmes en guise de réponse. L’homme est indéniablement charismatique. Il connaît l’immensité de son talent, il s’en amuse. On lui pardonne souvent ses errances tant la magie est perceptible dès son arrivée sur scène. Le fait du Prince sans doute…