Par Manon Provost | Photos Mikael Jansson

Des yeux revolver, un regard qui tue… Depuis trois ans, Ryan Gosling se distingue dans des rôles de gros bras sanguinolents, se couvrant de rouge hémoglobine. Radical et féroce, il nage avec appétence dans un bain de violence aux vertus soi-disant cathartiques. Purification ou putréfaction? L’avenir le dira. Pour l’heure, le sex-symbol d’Hollywood, aujourd’hui devenu maître du crime stylisé sur grand écran, a décidé de passer derrière la caméra avec le tournage de son premier long-métrage, How to Catch a Monster. Un thriller fantastique dont la date de sortie est encore tenue secrète.

E n une vingtaine de films, Ryan Gosling a donné du fil à retordre à ses adversaires. Dans la bataille, il en a aussi pris pour sa pomme et l’affiche. Pour Only God Forgives (2013), la star montrait un visage tuméfié, écornant par la même occasion son image de sex-symbol. Versatile, il le prouve à chacun de ses films. Adolescent violent dans Le plus beau des combats (2001), néonazi juif dans Danny Balint (2001), prof drogué et à la dérive dans Half Nelson (2006), amoureux dévoué et fougueux dans N’oublie jamais (2004), expert en séduction dans Crazy, Stupid, Love (2011), l’acteur touche à tout, compose et ne fait l’impasse sur aucun rôle. Certains grincent des dents, d’autres se frottent les mains. Gosling, lui, joue surtout des coudes, et il éclabousse.

Ryan Gosling Trajectoire magazine d'opinionA l’est d’Ontario, dans la paisible bourgade de Cornwall, Donna et Thomas Gosling font partie de la middle-class canadienne. Il travaille dans une usine de papier, elle est secrétaire. En novembre 1980, la famille s’agrandit. La petite tête blonde au regard azur se prénomme Ryan. Scorpion ascendant bagarreur, l’enfant se révèle être une forte tête et joue les trouble-fête. Rebelle, solitaire et hyper-actif, il s’exprime plus aisément à la force des poings, allant jusqu’à défier d’un couteau ceux qui osent se frotter à lui. A l’époque, il a
10 ans, il est incontrôlable et sa mère, Donna, opte pour les cours à domicile. L’acteur se souvient: «Je voulais être un homme. Je n’aimais pas l’idée d’être dépendant d’un emploi du temps et de ne pas choisir ce que je voulais. Etre un enfant me rendait fou. C’est pour ça que je faisais n’importe quoi.» Pour canaliser sa colère, il danse, chante, fait le pitre au côté d’un oncle sosie d’Elvis Presley. Ces premières incursions sur scène lui donnent le goût du show. Se voyait-il déjà en haut de l’affiche? L’ambition est suffisante pour le faire décoller vers la Floride et les Studios Disney. Au milieu des 17’000 postulants en culotte courte, Ryan gagne son passeport pour le plateau télévisé du célèbre Mickey Mouse Club. Pendant deux ans, il anime l’émission aux côtés d’une certaine Britney Spears et d’un dénommé Justin Timberlake, dont les ego sont déjà bien dessinés. Un peu en retrait et moins à l’aise dans ses Dr. Martens, l’expatrié se contente du fond de scène quand les autres briguent la première ligne. Mais le minot n’a pas dit son dernier mot. Lui qui se rêve star s’entraîne à ressembler à ses idoles. Première étape : gommer son accent canadien, pas assez viril selon lui: «Je pensais que la voix d’un vrai mec devait sonner comme celle de Marlon Brando.» Finalement, c’est Dennis Hopper et son rôle de sociopathe dans Blue Velvet, de David Lynch, qui lui donnera son premier frisson, son premier coup de massue. Violant, provocant, voyeur, névrosé, pervers, le troublant personnage de Frank Booth, alias Dennis Hopper, ébranle l’âme du jeune Gosling,
qui se projette dans des rôles similaires, se prend à rêver d’un corps-à-corps avec Isabella Rossellini. Dans la réalité, ce seront successivement Sandra Bullock (Calculs meurtriers), Rachel McAdams (N’oublie jamais), Kirsten Dunst (Love & Secrets), Michelle Williams (Blue Valentine), Carey Mulligan (Drive) ou encore Eva Mendes (The Place Beyond the Pines) qui lui donneront la réplique. Mais ce n’est pas encore assez. Ni ses rôles, ni sa nomination aux Oscars en 2008 pour sa performance dans Half Nelson n’étanchent sa soif de reconnaissance. Une reconnaissance espérée qui tarde. Jusqu’à Drive.

«Je voulais être un homme. Je n’aimais pas l’idée d’être dépendant d’un emploi du temps et de ne pas choisir ce que je voulais. Etre un enfant me rendait fou.»

Après trois ans d’un silence de mort, Gosling revient en 2011 avec l’adaptation cinématographique du roman de James Sallis, Drive. Le rôle du vengeur schizophrène, initialement destiné à l’acteur australien Hugh Jackman, tombe entre ses mains. Il a le temps, il a l’argent, il a l’envie. Sans hésiter, il saisit cette occasion de revenir sur grand écran. Une fois le contrat signé, il impose son réalisateur, le Danois Nicolas Winding Refn, et la directrice artistique Beth Mickle, avec laquelle il a travaillé en 2006 pour Half Nelson. La trajectoire est esquissée, le film calibré pour marcher : un scénario minimal sur le destin d’un héros des temps modernes, un chevalier solitaire et sans nom – clin d’œil à Clint Eastwood dans The Man With No Name. Cascades, truands, braquages, règlements de comptes, la virée dans les boulevards de Los Angeles tourne au rythme d’une bande originale neo-eighties bien ciselée. La sauce prend sur fond de giclées de sang millimétrées. Tout est chorégraphié. Pour la scène de l’ascenseur, dans laquelle Gosling fracasse littéralement le crâne de son adversaire, Refn fait intervenir le Français Gaspar Noé, réalisateur « trash » du film Irréversible. A quatre mains, ils diluent le temps de l’action, celui d’un pieux baiser entre Gosling et sa partenaire, Carey Mulligan, avant la bestialité du crime. En une scène se relaient l’extrême douceur de l’amant et la barbarie effroyable de l’assassin. La séquence est magistrale et finit de mettre en scène le retour pérenne de Gosling.

Alors, pourquoi s’arrêterait-il en si bon chemin ? Acteur, producteur, il vient de réaliser son premier long-métrage, un thriller fantastique baptisé How to Catch a Monster. Un projet d’envergure qui a pris toute la place. En mai dernier, absorbé par son film, il préférait bouder Cannes, la Croisette et la projection hors compétition de Only God Forgives pour poursuivre son tournage à Detroit. Cannes lui a-t-il déjà pardonné? Réponse cet été, lors de la 67ème édition du festival présidée par Jane Campion, où Gosling aura peut-être sa place. —

 

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A propos de l'auteur

Manon Provost
En face à face

«Donne à une fille les bonnes chaussures et elle peut conquérir le monde.» Telle Marylin, Manon Provost parcourt les rues de Paris à la rencontre de personnalités et de stars qui comptent.