Ci dessus: Gym en toute simplicité à la plage d’Ipanema. De nombreux habitants des environs profitent de ces installations gratuites.

Sur les hauteurs de Rio, la carte postale carioca se déroule depuis les toits et les ruelles escarpées. Un maquillage de façade qui donne lieu à une toute autre réalité. Ici, adossé à la colline, le photo-reporter Peter Bauza est allé à la rencontre des favelas, où se confondent vie et survie.

Par Peter Bauza, photoreporter | Interview Delphine Gallay

Jeunes filles apprêtées pour le week-end dans l’une des favelas de Complexo do Alemão à Rio de Janeiro, Brésil. Les enfants sont souvent victimes des guerres entre dealers. Dès leur plus jeune âge, de nombreux garçons sont attirés par l’argent facile. Bien souvent, le point de retour est impossible.

Un habitant sur cinq vivrait dans l’une des 600 favelas que compte la ville. Un chiffre qui donne le vertige. Après plus de trois années passées au cœur des quartiers « chauds » de Rio, baigné par le caractère sulfureux des lieux, Peter Bauza a capturé le théâtre de scènes de vie et révélé l’éclat des hauteurs de la « Cidade Maravilhosa ». Un documentaire intense, au travers duquel rien n’est gommé. Les contrastes, parfaitement soulignés. Du chaos au système D, des pleurs à la douceur de vivre, l’homme met en lumière l’indéfinissable entraide et identité culturelle des favelados. Malgré une tentative de pacification des zones sensibles par le gouvernement brésilien, drogue, bavures policières et armes à feu demeurent monnaie courante. La série « As every Day » tend à exprimer la pluralité des lieux au-delà des clichés. La pellicule sort de l’anonymat les visages et l’âme d’une communauté. Des écoles de samba aux petits commerces en passant par les églises, le foot ou encore les fiévreuses soirées funk, les favelas se suivent, sans jamais se ressembler. Espoir, fatalité, unité et solidarité règnent en maîtres. Un cocktail détonant, composé d’une nouvelle classe moyenne se refusant à quitter leur quartier, et des abris de fortune fondus dans un décor de briques et de tôles ondulées.

Comment êtes-vous parvenu à capturer ces scènes de vie ? Avez-vous rencontré des difficultés lors de ce projet ?
Cela prend du temps. Il vous faut gagner la confiance des gens et les approcher étape par étape. Le meilleur moyen est d’être présenté. Pour s’ouvrir, les habitants doivent vous connaître. Vous devez avant toute chose vous intéresser à leur vie et ne pas simplement chercher à prendre des photos. Ici, la vie est complexe, chaque favela a ses règles. Ce projet est bien plus qu’un sujet de société, c’est un défi anthropologique. Ceux qui n’y vivent pas ne peuvent pas comprendre le nombre de complexités qu’il y a dans ces quartiers. J’ai passé trois ans et demi au Brésil pour développer différents projets dans différentes favelas : Cantagalo, Cidade de Deus, Rocinha, Mare, Santa Marta, Complexo do Alemão… Depuis toujours, elles sont sous le feu des projecteurs et sont associées à tort à la misère et aux bidonvilles.

Le fils de Denise Moraes, Caio, a été abattu par accident lors d’une descente de la police militaire à Complexo do Alemão, l’une des plus grandes favelas que compte le Brésil, composée de 25 communautés différentes.

Comment la vie au cœur des favelas vous est-elle apparue ? L’espoir est-il plus fort que la détresse ?
C’est une question assez complexe. On trouve toutes sortes de classes sociales au sein des favelas. De la plus pauvre à la classe moyenne. Lexpression « Born poor, stay poor » s’applique toutefois à une grande majorité. Malgré cette idée de marginalisation et l’image erronée que l’on s’en fait, les favelados font partie de notre société. Vous seriez très surpris par leur force, leur espoir et leurs valeurs. Comme dans chaque communauté, il existe des personnes différentes ici… Parmi elles, des familles qui y habitent depuis des décennies, qui aiment ce sentiment de protection et de proximité avec le voisinage, ou alors des personnes contraintes de vivre ici, des miséreux parmi les pauvres qui essaient tant bien que mal de bâtir un abri de fortune. Mais pas seulement : vous seriez surpris de voir combien d’habitants construisent de petits palaces et investissent peu à peu leurs revenus dans la favela.

Un jeune garçon prend sa douche à la Piscinão de Ramos. Une douche bricolée avec les moyens du bord.

Il va de soi que l’on ne peut pas cacher les besoins de la population et les tensions existantes, la présence de la sécurité, de la corruption et surtout de la violence liée aux gangs et au trafic de drogue. Il existe aussi des favelas sous contrôle, comme la Cité de Dieu, mais nous sommes loin du film d’Hollywood. Les favelas comptent des millions d’habitants ; tous les jours, il y a des tirs de feu, des rackets organisés pour la protection et un contrôle des zones difficiles. Labsence de l’Etat est de toute évidence visible, et conduit bien souvent à des guerres aux dépens des habitants.

Page de droite : Des personnes en train de s’amuser au bord de la Piscinão de Ramos, un immense lac artificiel pollué, inauguré en 2001 par le gouverneur Toninho Kiddy, devenu le point de rencontre du week-end pour les habitants des nombreuses favelas environnantes.

Existe-t-il de grandes différences d’une favela à l’autre ?
Au fil des ans, j’ai couvert de nombreuses zones. Les quartiers les plus défavorisés et inhumains, où il n’y a pas la moindre infrastructure, assistance sociale, eau ou lumière. Et puis ceux de la classe moyenne, où l’on trouve principalement des maisons en dur, construites pour la génération suivante à partir de briques et de ciment. La plupart d’entre elles sont meublées, ont accès à l’eau courante, à l’électricité, à l’internet et à la télévision, et bénéficient d’une collecte des poubelles. Les constructions sont certes de mauvaise qualité, mais habitables. Certains des résidents sont même devenus propriétaires et possèdent un titre légal de propriété, malgré une législation défavorable.

La plupart des résidents travaillent. Souvent comme employés de maison dans les familles de Rio, dans de nombreux restaurants ou boutiques, mais aussi au sein des favelas. Pouvez-vous imaginer que les résidents des favelas génèrent 38,6 milliards de réals par an (soit le PIB de la Bolivie) ? Et que plus de 60% d’entre eux appartiennent à la classe moyenne ? Une véritable micro-économie au sein de l’économie brésilienne.

La plupart de ces lieux sont vibrants. Il y a un tas d’activités, de la vie et du mouvement. Chaque favela a sa propre dynamique, ses règles et son économie. On y trouve des échoppes, des supermarchés, des événements sportifs, des églises, des écoles, des transports… et, jusqu’aux Jeux olympiques, des patrouilles militaires. Depuis la crise post-Jeux, de nombreuses UPP (Unités policières de pacification, ndlr) ont disparu, faute de moyens.

Le hip-hop américain des années 1990 est revenu au goût du jour au Brésil. Depuis plus de 25 ans, chaque samedi soir, la scène underground prend ses quartiers sous un pont au nord de Rio à Madureira. Lieu connu pour être le berceau des plus grandes écoles de samba. L’un des plus grands charmes de la culture carioca est un mélange de respect, de musique, de danse et de mode.

A quoi ressemble le quotidien des favelados ?
D’une favela à une autre, le développement, les programmes d’aide et d’assistance et les codes de sécurité ne sont pas les mêmes. Mais dans la plupart d’entre elles, les activités sportives occupent une grande place : boxe, capoeira, judo, jiu-jitsu, volley-ball, foot en salle… Certaines possèdent même des écoles d’art ou de samba. Le week-end, les familles vont à la plage et la jeunesse sort dans les soirées funk. En règle générale, l’école est obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans grâce au programme social subventionné « Bolza Familia ». Hélas, bon nombre d’enfants quittent l’école bien avant. Pour ceux qui peuvent continuer d’étudier, il leur faut travailler après les cours pour aider leur famille, payer les factures, les livres et leurs uniformes.

Au quotidien, les jeunes doivent jongler entre leur cercle familial, leurs études et les rencontres permanentes avec les trafiquants. Pour certains, ce vase clos peut mal finir s’ils décident de rejoindre le rang des gangs, appâtés par l’argent facile et la quête de respect. En cause, le manque de programmes l’après-midi et bien souvent le faible niveau d’éducation des parents ou leur propre addiction à la drogue, qui les conduisent droit dans les filets des gangs.

Retour à la réalité pour la favela Complexo do Alemão. Les habitants souffrent quotidiennement des conflits armés entre la police et les dealers.

Quitte-t-on la favela ?
Les familles ou personnes qui quittent la favela le font pour plusieurs raisons. Souvent suite au clash d’un enfant avec un gang ou par peur de représailles quand un membre souhaite décrocher de son gang. Mais aussi si l’un des enfants a obtenu un diplôme universitaire et que la famille souhaite lui donner la chance de poursuivre une carrière. Et puis, à côté de ça, il y a ceux qui ne partiraient pour rien au monde, attachés à une vie familière et ordinaire, à un quotidien qui leur est cher. Un phénomène difficile à comprendre pour les étrangers.

Que dire du tourisme dans les favelas ?
C’est à double tranchant. D’un côté, cela permet de mélanger les gens et, quelque part, de comprendre qu’ils font partie de la société. Montrer que les favelas ne se résument pas à la guerre, aux drogues, aux gangs ou à la pauvreté. Il y a tellement à découvrir. Les visites sont certes devenues un business pour les chefs de la communauté, mais elles permettent surtout de faire la part belle aux idées reçues. Toutefois, passer deux ou trois heures dans une favela, c’est bien loin de la réalité et de la complexité du système… et cela ressemble souvent à une sorte de « safari tour » pour repartir avec quelques clichés.

Quel souvenir ou plutôt quelle rencontre vous a le plus marqué ?
Pour moi, les souvenirs ou les rencontres sont deux choses différentes. Il y a eu ces rencontres intenses avec des membres de gangs, des officiels, des militaires… qui se sont montrés très clairs sur ce que j’étais autorisé à faire ou pas au sein de la favela. Très souvent, il me fallait leur accord. Et puis il y a les souvenirs. De magnifiques rencontres avec de nombreuses familles qui m’ont ouvert leur porte, et qui ont toujours cru au bien-fondé de mes projets. Je suis d’ailleurs toujours en contact avec certaines d’entre elles. 

Comment expliquez-vous cette philosophie ou plutôt cette approche positive de la vie ?
La pauvreté n’est pas synonyme de résignation. Leur courage et leur force sont admirables, ils m’inspirent tellement, si vous saviez ! Hier encore, je parlais avec l’une des familles de Jambalaya, ce lot d’immeubles inachevés, plus connu sous le nom de Copacabana Palace, un projet pour lequel j’ai remporté de nombreux prix. Malgré les difficultés du quotidien, cette famille avec neuf enfants à charge s’en sort et fait de son mieux pour prendre la vie du bon côté. Ils ont des sentiments, du courage, du caractère et de l’amour, certes, mais aussi des besoins, des espoirs et des attentes… Par contre, quand vient le week-end, ils savent aussi s’amuser. C’est une famille vraiment représentative. On a beaucoup à apprendre d’eux.

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Delphine Gallay