Jean Revillard a rencontré Sarah sur un chemin de terre, au bord d’une forêt. Elle se prostituait là, près de Turin, pour rembourser son passage en Europe. Après un long temps d’approche, il a gagné sa confiance. Sarah on the bridge est un travail sur l’immigration des femmes africaines en Italie.

Par Andrea Machalova | Photos Jean Revillard

© Jean Revillard

Elle s’appelle Sarah. Elle n’a pas 20 ans. Elle est arrivée en Europe il y a peu. Chez elle, au Ghana, les passeurs lui ont promis un travail pour rembourser sa traversée. Elle ne s’imaginait pas ça. Aujourd’hui, elle se retrouve à quelques kilomètres de Turin, forcée à se prostituer en bordure de forêt.

«Je suis tombé sur Sarah un peu par hasard, se souvient le photographe suisse Jean Revillard. Je me promenais en Italie, dans la région de Turin. Je passais par des petites routes quand, d’un coup, j’ai croisé ces femmes dans la forêt. C’était assez surprenant.» Intrigué, il y retourne régulièrement pendant deux mois pour repérer les lieux. Il arrive au lever du jour, bien avant que les filles débarquent. «Ce ne sont pas des zones très dangereuses, mais on peut facilement être embêté par les clients ou les mafias.» Il détermine alors trois zones où il peut travailler, car elles lui permettent d’y accéder sans se faire repérer et de planquer sa moto ou sa voiture.

D’abord, elle m’a dit «non»
A ce moment-là, le plus dur reste à faire: convaincre une des filles de poser pour lui. «J’ai fait deux essais; ça ne s’est pas du tout bien passé. J’ai beaucoup hésité avant d’aller voir la troisième. C’est là que j’ai rencontré Sarah.» Les premières rencontres sont difficiles: chacun se méfie de l’autre. Jean Revillard craint surtout qu’elle ne le dénonce à ses maquereaux. Il n’en sera rien. Il lui explique alors qu’il est photographe et qu’il aimerait faire un travail sur elle. Mais Sarah refuse d’abord. «Le premier jour, elle m’a dit non, parce que ses cheveux n’étaient pas bien. Je lui ai alors demandé si la coupe de cheveux serait mieux demain et elle a accepté.» Commence alors un travail d’un an, ponctué par les allées et venues du photographe: Jean Revillard ne reste jamais longtemps sur place, à peine qauelques heures par jour, mais y retourne régulièrement. Parfois, il lui arrive de ne pas retrouver Sarah, parce qu’elle a changé d’endroit. Il faut alors chercher, se faufiler et faire attention à ne pas éveiller de soupçons. «J’étais très dépendant de son numéro de téléphone ; j’arrivais avec des recharges de crédit. Quand on fait un travail sur plusieurs années, il est extrêmement important de garder le lien. S’il se rompt, on perd la personne.»

© Jean Revillard

© Jean Revillard

No man’s land
Jean Revillard fait poser Sarah au milieu de la forêt, souvent de dos, à côté d’un matelas sale, au milieu d’un champ ou au bord d’une route. Et puis il y a ce pont qui à lui seul symbolise cette frontière si  difficile à franchir entre l’Europe et le reste du monde. Dissimulée derrière ses longues tresses, jamais Sarah ne montrera son visage. «C’était la seule règle qu’on avait établie. Ça amène par la même occasion une forme de curiosité; c’était devenu presque un exercice de style», note le photographe. Ses mises en scène épurées soulignent davantage encore la misère de la situation et la détresse de ces jeunes femmes, qu’on surnomme «lucioles» dans le coin. «Ce qui était important pour moi, c’était de montrer cette dimension de « no man’s land ». Ces filles sont perdues, elles savent juste quelle ligne de bus prendre pour aller se prostituer durant la journée.»
Mais Sarah n’est pas une prostituée, alors, après un an à attendre sur sa chaise en bord de forêt, elle décide de s’échapper. «Je pense que Sarah m’a accepté parce que ça ne faisait pas longtemps qu’elle était là et qu’elle s’est dit que je pourrais peut-être l’aider un jour, ce qui est finalement arrivé. J’étais un peu embêté parce que je n’avais pas fini mon travail et parce qu’on est rapidement pris pour un passeur en Italie», admet le photographe. Il accepte pourtant d’amener Sarah à l’aéroport, d’où elle s’envole pour Athènes. Elle y est accueillie par une association qui s’occupe de victimes de trafic d’êtres humains. Mais elle n’est pas au bout de ses peines car, quelque temps après, le réseau italien vient la chercher jusqu’en Grèce. Elle réussit à s’échapper à nouveau. Pour de bon cette fois car, aux dernières nouvelles, Sarah était en Suède, où elle a fait une demande d’asile. C’était en 2013.

Mini-bio
Jean Revillard est un photographe suisse, couronné à deux reprises par le World Press Photo. En 2001, il fonde Rezo.ch, la première agence photographique online de Suisse romande. Son travail sur la migration commence en 2005, lorsqu’il s’intéresse aux campements illégaux de Calais, où les réfugiés qui attendent de passer en Angleterre fabriquent des huttes au milieu de la forêt. Il réalise ensuite des portraits de migrants à Patras, dans le cadre d’une série de reportages consacrés aux migrations des populations afghanes en Europe. C’est en 2010 qu’il entreprend le travail sur Sarah. En 2011, il reçoit le Prix Nicolas Bouvier pour l’ensemble de son travail. Entre 2013 et 2014, il réalise un reportage sur les électro-sensibles, ces personnes qui ne supportent pas les ondes magnétiques et sont forcées de se réfugier dans des «zones blanches», sans courant électrique ni réseau de téléphonie ou internet. Depuis 2010, Jean Revillard suit de près l’aventure Solar Impulse au côté de Bertrand Piccard.

 

 

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A propos de l'auteur

Andrea Machalova
Grande chineuse

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