Tu en reprendras bien un petit dernier? Il y a l’excuse de la terrasse l’été, du barbec’ au bord du lac, de l’anniversaire de Tatie, du départ à la retraite de Monique, de la dernière négociation serrée ou de l’afterwork bien mérité.

(1 verre + 1 verre + 1 verre) x chaque jour = alcoolisme mondain.

«Quarante ans, père de deux garçons exceptionnels et mari d’une femme remarquable, même si ma relation n’a pas supporté le temps. Je bois régulièrement de l’alcool depuis mon adolescence. Une consommation régulière mais socialement acceptable (deux ou trois bières par jour) et des excès limités aux soirées entre amis et aux repas de famille. On pourrait simplement dire que j’ai un problème avec l’alcool, mais soyons clair: je suis alcoolique.» Ça, c’est l’un des nombreux témoignages que l’on peut trouver dans le cercle des alcooliques anonymes sur internet. Phénomène encore trop tabou, l’alcoolisme mondain est sournois, et se glisse insidieusement, au compte-gouttes, dans vos habitudes.

Loin du binge-drinking des adolescents qui cherchent à se saouler le plus vite possible ou de l’alcoomanie des pochetrons solitaires du bar PMU, cette forme d’alcoolisme récréatif s’observe dans la sacro-sainte sphère de la société bien-pensante, qui boit pour s’amuser et non pas pour noyer son chagrin. Appelée également ménagère ou, pire, conviviale, cette forme d’ivresse est tolérée, voire encouragée par l’entourage social comme une forme d’intégration, de rite d’unification. «Tu bois pas? T’es sous médocs?»: si l’abstinence est bien souvent associée à un état maladif de persona non grata, l’alcoolisme mondain est son pendant positif, celui qui permet de sociabiliser, de devenir persona grata.

Mais à partir de quel moment ne sommes-nous plus de simples buveurs occasionnels, mais des soiffards du monde ? Sans doute le jour où l’on cherche désespérément à voir des amis pour boire quelques verres, plutôt que de boire quelques verres car l’on voit ces mêmes amis. On commence par siroter lors d’un événement bien particulier, puis le lendemain pour une autre occasion, le surlendemain pour une troisième, jusqu’à finalement ingurgiter de l’alcool au quotidien, à petites doses, certes, mais en habituant notre corps à cette droguelà. Le propre de ce mal, c’est qu’il n’entraîne pas de sentiment de dépendance et que l’on a tendance à se dire que ça ne nous concerne pas. Orelsan nous avait pourtant prévenus: «Si tu dis souvent qu’t’as pas d’problème avec l’alcool, c’est qu’t’en as un» (Basique, 2017).

« SI TU DIS SOUVENT QU’T’AS PAS D’PROBLÈME AVEC L’ALCOOL, C’EST QU’T’EN AS UN»

Et lorsque cette consommation journalière dépasse les trois verres, il est temps de se demander si l’on picole vraiment pour les autres ou si ce plaisir de trinquer ne cache pas un malaise plus obscur que juste l’envie de s’insérer socialement. Et même si j’en imagine déjà qui sourient à la lecture de ce papier sur cette réalité qui ne les «touche pas», je m’en figure bien d’autres qui se mettent soudainement en réflexion quant à leur routine et salivent étrangement en cogitant, comme ce fut mon cas.

On a même essayé de se lancer le défi à la rédaction de ne pas toucher à un verre d’alcool pendant un mois, mais il va sans dire que les tentations et occasions sont légion, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année.

Pour parfaire le triste portrait de ce vice du siècle, l’alcoolisme mondain n’épargne aucune classe sociale, mettant à bas les clichés des âmes en perdition et des SDF bouteille de gnôle à la main. Poussé à l’excès, il provoque des accidents de la route, des cirrhoses et, moins connus, bon nombre de cancers (20% du cancer du sein en France, ABE). «10% de la population suisse boit quotidiennement de l’alcool et environ 11% de la population adulte boit la moitié de la totalité de l’alcool consommé » (Addiction Suisse, 2017), rien que ça.

De plus, bien loin d’une quelconque tradition machiste, une femme a plus de risque qu’un homme de développer une addiction ou d’être exposée à certaines maladies. En cause, une masse musculaire plus faible et un foie moins important, qui diluent moins l’alcool et démultiplient plus rapidement les effets.

Trois verres quotidiens seraient suffisants à sa dépendance, contre cinq pour un homme. Alors, la prochaine fois que vous entendrez quelqu’un balancer, un peu éméché, cette drôle de vérité, «Manger, c’est tricher!», vous irez vous acheter un plat de pâtes plutôt que de grignoter trois mini-amuse-gueule, pour justement éviter de vous foutre de la tête de votre petit corps qui n’a rien demandé.

Peut-être qu’alors l’alcoolisme, qu’importe sa forme, ne sera plus considéré comme une «maladie honteuse », et que la sobriété modérée ne sera elle non plus que l’apanage des grippés sous médocs.

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Manon Voland