Texte Gaëlle Sinnassamy | Photo Carine Bovey

L’autobiographie de Nabilla reliée pleine peau, la poubelle de table en porcelaine de Limoges, la polaire rose fluo ou la cravate Titi et Grosminet, l’art d’offrir et… de recevoir nécessite un certain talent. Décryptage d’un rituel moins anodin qu’il n’y paraît.

«Le cadeau n’a rien de somptueux. Mais venant d’un ami, tout nous est précieux », a écrit le poète grec Théocrite quelque trois cents ans avant Jésus-Christ. Serait-on moins sage et philosophe que les Anciens ? Etre gratifié d’un porte-savon Barbapapa en échange d’un foulard Hermès, ouvrir un énorme paquet pour découvrir une machine à pain qui ira droit à la cave ou devoir s’extasier devant un pull léopard plus vrai que nature jettent incontestablement un froid. Soirée, anniversaire, Saint-Valentin, Fête des mères, des pères voire des grands-mères, pendaisons de crémaillère, noces, baptême, pot de départ d’un collègue, les occasions de provoquer LE casus belli ne manquent pas. Quelques explications pour éviter de divorcer sur le champ, de vexer Mamie à vie ou d’étriper son meilleur ami pour une babiole mal choisie.

Plaisir d’offrir, joie de recevoir
Offrir ou recevoir ne sont pas des actes innocents. Ils sont porteurs de sens. Difficile de s’abstenir de toute interprétation. Sous le sapin, lorsque l’on souffle des bougies ou à l’occasion d’un rendez-vous amoureux, le présent raté s’avère parfois lourd de conséquences. « Ce qui n’a rien d’étonnant, explique la psychothérapeute Sylvie Tenenbaum dans son livre Ce que disent nos cadeaux (Editions Deluc). En effet, quelle que soit notre culture, le cadeau est un élément essentiel pour nourrir les liens des personnes entre elles. Qu’il s’agisse de fêtes religieuses, de naissances, de ce qui a trait à l’hospitalité et aux mariages, les us et coutumes ont de tout temps et partout instauré des règles très précises au sujet des cadeaux. Les anthropologues et les sociologues qui se sont attachés à étudier la notion de don, et de contre-don, ont su décrire avec précision les comportements liés à cette pratique – et leur importance fondamentale, car fondatrice du lien.»

Poubelle Photo © Carine BoveyLe cadeau apparaît donc comme une marque de l’attachement, un reflet de notre relation à l’autre. D’où le caractère hautement symbolique qu’on lui confère. Dès lors, comment ne pas prendre ombrage d’un impair ? Nombre de messages, conscients ou non, se cachent sous les papiers dorés et les rubans multicolores. Le cadeau agit comme un révélateur, il dévoile la personnalité, les goûts de son auteur et, surtout, le regard porté sur son destinataire et l’attention qu’on lui accorde. C’est pourquoi il y a des myriades de raisons qui peuvent le transformer en véritable bombe à retardement. Certains cogitent des semaines, prennent leur temps, sensibles à toute expression de désir de la part d’un être aimé, d’autres foncent dans le premier magasin ouvert et jettent leur dévolu sur ce qui leur tombe sous la main. Et, s’il en est pour rester de marbre face au plus royal des cadeaux, de moins blasés peinent à dissimuler leur déception. Trop cher ou pas assez, impersonnel ou déplacé, une réaction froide ou exagérée à l’ouverture d’un paquet, le moindre faux-pas peut semer la discorde. Et plus on se sent proche de la personne qui offre ou qui reçoit, plus cuisante s’avère la maladresse.

L’art du grand déballage
Prendre de la distance tient parfois de l’exploit. «Peu importe, c’est offert de bon cœur», «c’est l’attention qui compte», «un cadeau, c’est un cadeau»: les proverbes gnangnans sont tout juste acceptables pour le collier en pâtes du petit dernier. Ecoper d’un golf pour toilettes, d’une crème à raser parfumée au bacon (si, si, ça existe…), d’une compilation des meilleurs tubes de Shy’m ou d’une robe de chambre en peau de zèbre déclenche rarement l’emballement qui sied aux remerciements de rigueur. Inversement, comment ne pas se sentir vexé lorsqu’une personne ne paraît pas apprécier à sa juste valeur le cadeau recherché avec tant de soin et payé à un prix exorbitant ? Comment assumer les ratés ? Comment ne pas rester coi face à un exemplaire de La cuisine pour les nuls, à un pull aux motifs improbables ou encore à l’intégrale en DVD des Plus Grands Délires télévisuels de Cyril Hanouna ? Comment feindre l’enthousiasme devant des présents loin de ressembler à la «wish list» idéale ?

Il faut raisonnablement garder à l’esprit combien est infime la probabilité de découvrir sous les papiers de soie et le bolduc un voyage à New York tous frais payés, le bracelet Cartier de ses rêves ou même la bricole qu’on a repérée dans la vitrine de la boutique du coin. Savoir choisir ses cadeaux en fonction du goût de l’autre est en effet un talent loin d’être inné. « Les difficultés relationnelles, et en l’occurrence lorsqu’il s’agit d’échanger des cadeaux, viennent le plus souvent du fait que nous croyons que nous sommes tous semblables : c’est l’élément qui a la plus grande influence sur le sentiment d’incompréhension que nous ressentons face à un cadeau manqué. Car l’autre n’est pas moi, et ce qui me plaît ne lui plaira peut-être pas », poursuit la psychothérapeute.

Alors, finalement, pourquoi perpétuer la tradition ? Pourquoi continuer à s’offrir des objets qui au mieux finissent au placard et au pire sur eBay ? « Si les échanges de cadeaux n’existaient pas, les liens, les relations humaines (qu’elles soient familiales, amicales ou sociales) disparaîtraient. Elles s’étioleraient progressivement, jusqu’à s’assécher comme un cours d’eau qui ne serait plus alimenté par les pluies, comme une plante dont on ne s’occuperait plus… » Bon, on n’est pas sûr de sauter de joie devant les napperons brodés offerts par Tata, ni de rester zen, tel un moine bouddhiste, face à la moue désabusée de beau-papa devant le pull en cachemire qu’on a eu tant de mal à lui dégoter, mais si c’est en vue d’œuvrer pour la survie de l’espèce, promis, on ne zappera plus le cérémonial du sacro-saint sapin. —

Ce contenu a été rédigé par Publié dans  ART DE VIVRE & ÉVASION par , Mots-clés:

A propos de l'auteur

Gaëlle Sinnassamy
En introspection / Psy Arty

Gaëlle Sinnassamy prend le temps de découvrir l’autre, de lever un coin du voile en posant son regard avisé sur nos rubriques psychologie et art.