« L’une des femmes les plus puissantes du monde. » A chaque fois qu’un article lui est consacré, cette qualification revient comme un gimmick. Comme une décoration suprême, une singularité qui définit Christine Lagarde. C’est une évidence.

Par Anne Fulda

La directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), qui a succédé à Dominique Strauss-Kahn à la tête de l’institution financière à Washington en 2011, a du pouvoir. Beaucoup. Elle l’a gagné à force de travail, de ténacité, non sans une certaine habileté aussi, en gardant la tête haute. Elégante toujours, ayant une capacité hors norme à saisir les opportunités quand elles se présentaient. Quitte à prendre des risques, à se mettre en danger. Avec, toujours aux lèvres, un sourire éclatant et énigmatique. Comme une arme de séduction massive, une courtoise carapace derrière l’allure pimpante et étincelante.

Ce pouvoir, qui la définit donc, Christine Lagarde n’en tire aucune gloire. Elle ne s’en gargarise pas. La directrice générale du FMI n’est pas du genre à se pousser du col. Même arrivée à ces hautes fonctions, elle reste naturelle. Mesurée. Semble s’intéresser aux autres et n’affiche pas la morgue de certains de ses pairs. Elle ne parade pas non plus en mettant en avant certains signes ostensibles de puissance, comme si la gestion de sa carrière était une démonstration éclatante de cette analyse qu’elle avait livrée, en pleine crise financière : « Si Lehman Brothers s’était appelé Lehman Sisters, si Goldman Sachs avait été Goldwoman Sachs et s’il y avait eu un peu moins de décharge de testostérone dans les salles de marché et un peu plus de femmes aux commandes, la crise financière n’aurait pas eu une telle ampleur. »

Sans testostérone, sa carrière est pourtant indéniablement hors du commun. Un conte de fées républicain. La réussite exceptionnelle d’une enfant du Havre, dont la renommée est désormais internationale. L’émergence d’une femme politique que l’on n’a pas vue venir et qui est devenue une potentielle présidentiable, alors qu’il y a dix ans à peine elle était quasiment inconnue en France.

«Si Lehman Brothers s’était appelé Lehman Sisters, si Goldman Sachs avait été Goldwoman Sachs et s’il y avait eu un peu moins de décharge de testostérone dans les salles de marché et un peu plus de femmes aux commandes, la crise financière n’aurait pas eu une telle ampleur.»

Christine Lagarde  © Alina Gozin'a > Figarophoto/Dukas

© Alina Gozin’a > Figarophoto/Dukas

Ses faits d’armes ? De quoi faire pâlir d’envie beaucoup d’ambitieux. Une succession de postes de haut vol dans lesquels elle a fait figure de pionnière. En 1999, à 43 ans, la voici qui devient ainsi la première Française à être élue présidente de Baker & McKenzie, l’un des deux plus grands cabinets d’avocats des Etats-Unis. La récompense d’un parcours commencé dans cette entreprise américaine en 1981, au bureau parisien. Dix ans plus tard, nouvelle promotion. Et virage à 180°. Repérée par Thierry Breton, alors ministre de l’Economie, elle reçoit, un jour de juin 2005, un coup de fil de Dominique de Villepin. Elle est à Chicago, il est 5 h du matin et, à l’autre bout du fil, le premier ministre lui propose de devenir ministre déléguée au Commerce extérieur. Quelques heures plus tard, elle est dans l’avion qui la mène à Paris. Le début d’une carrière ministérielle en France qui connaîtra son apogée avec sa nomination surprise comme ministre de l’Economie, des finances et de l’industrie dans le gouvernement de François Fillon, un poste qu’elle occupera de 2007 à 2011. Et, là encore, une première, puisqu’elle est la première femme à occuper ces fonctions de grande argentière en France. Une promotion qu’elle doit, comme souvent en politique, à un concours de circonstances : la rétrogradation de Jean-Louis Borloo, coupable, en pleine campagne des législatives, d’avoir évoqué une TVA sociale sur les produits importés, ce qui aurait coûté la perte de quelques sièges à l’UMP.

Initialement, en effet, après l’élection de Nicolas Sarkozy, Christine Lagarde avait été nommée ministre de l’Agriculture, choisie à ce poste car on pensait qu’elle ferait merveille dans les délicates négociations internationales de la politique agricole commune (PAC). L’expérience dure un mois. Jusqu’à ce qu’un coup de fil change à nouveau le cours de sa trajectoire. Elle sort du salon Vinexpo, à Bordeaux, et vient d’arriver à un dîner lorsqu’on lui passe le chef de l’Etat. Nicolas Sarkozy lui demande : « Tu es assise ? Je m’apprête à te nommer ministre de l’Economie. » Elle acceptera évidemment, sautant dans le vide à nouveau. Mais, avant d’être distinguée par le Financial Times comme « la ministre des Finances de l’année » en 2009, elle avalera quelques couleuvres. Et connaîtra un bizutage en règle. « Une expérience fantastique et douloureuse », résumera-t-elle, prenant conscience qu’il n’est pas aisé lorsque l’on a été son propre patron de perdre du jour au lendemain son indépendance et sa liberté de parole…

Chargée de mettre en musique deux mesures phares du quinquennat, la loi TEPA (en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat), avec notamment la défiscalisation des heures supplémentaires, et le bouclier fiscal afin de retenir en France ceux qui seraient tentés par un exil fiscal, elle paye en effet cher son inexpérience politique. Elle n’est pas du sérail, ne possède pas les codes de la caste politique, ne comprend pas tout de suite cette règle non écrite selon laquelle, en politique, la franchise n’est pas toujours la bienvenue. Deux jours après sa nomination, elle, l’avocate spécialiste du droit social, estime, sur Europe 1, que « le droit du travail français est compliqué, lourd, peu flexible » et, à son avis, « un frein à l’embauche ». Patatras, panique à bord : Xavier Bertrand, le ministre du Travail, manque de s’étrangler et elle est « recadrée » par Dominique de Villepin. Autre maladresse : à l’Assemblée nationale, pour son baptême du feu, elle s’écrie sur un mode ironique : « Cessons donc de penser et retroussons nos manches. »

Un discours qui passe très bien outre-Atlantique, mais pas du tout en France, où la nouvelle ministre se prend un tir croisé de critiques. « L’Américaine », « la grande sœur des riches» est montrée du doigt, moquée, raillée, tandis que Plantu la campe, en une du Monde, en « Christine Lagaffe ». De quoi garder les pieds sur terre – elle laissera d’ailleurs longtemps affichées dans son bureau les caricatures de cette époque –, de quoi aussi apprécier à sa juste valeur le changement d’appréciation de certains, bluffés, quelques mois plus tard, par sa maîtrise des dossiers, sa connaissance parfaite de l’anglais et son sens des négociations lors de la crise monétaire. Christine Lagarde fait peut-être moins la une des journaux people que certaines de ses collègues féminines de l’époque, comme Rachida Dati, mais elle « assure ». Elle assure tellement qu’elle est désignée en 2011 directrice générale du FMI. Une place à part. Et, là encore, un bastion masculin conquis. Une belle revanche pour celle que l’on avait épinglée comme une Bécassine en politique et qui se retrouve aujourd’hui citée parmi les personnalités en réserve de la République qui pourraient donner à nouveau des couleurs à la France.

On imagine que le sondage Harris Interactive publié le 5 septembre dernier par La Parisienne, le magazine féminin du quotidien Le Parisien, et selon lequel 50% des Français envisageraient de voter pour elle (34% des Français trouvant que la directrice générale du FMI ferait « une bonne présidente de la République » et 16% qu’elle ferait « une très bonne présidente de la République ») a dû lui arracher un petit sourire de satisfaction. Et comme un sentiment de fierté.

Il faut dire qu’à 59 ans, et aujourd’hui rassurée par la décision récente du procureur général de la Cour de cassation près la Cour de justice de la République de requérir un non-lieu dans l’enquête sur l’arbitrage dont a bénéficié Bernard Tapie en 2008(1), la patronne du FMI a acquis une stature internationale qui en fait une concurrente tout à fait acceptable.

Il y a quelques mois, le Vanity Fair français, qui l’avait mise en couverture avec le titre « Et si c’était elle ? », avait fait sourire les « professionnels de la politique » français, les vieux briscards selon qui on ne peut être élu à la fonction suprême si on n’a pas fait de terrain, si on n’a pas été élu auparavant et que l’on ne dispose pas de réseaux structurés à son service. Quelques mois plus tard, les mêmes, s’ils balaient toujours d’un geste de la main l’hypothèse Lagarde, ne sont pas mécontents de l’éloignement de la dame. Ils se rendent bien compte que les Français ont envie de sang neuf. Qu’ils ne peuvent plus voir en peinture leurs représentants traditionnels qui occupent la scène politique depuis des années. Avec leurs tics et leur arrogance. Leur cécité et leur
franco-centrisme.

Et si c’était elle ? Même si elle se défend toujours avec véhémence d’y songer – « Ce n’est pas du tout, du tout mon sujet », répondait-elle à Laurent Delahousse, qui l’interrogeait sur France 2
le 13 septembre dernier –, même si on ne prépare pas un candidat à la présidentielle en quelques mois, le fait même que l’hypothèse soit envisagée est une reconnaissance appréciée par Christine Lagarde, pour qui le mot mission a un sens. C’est en tout cas la reconnaissance d’un joli parcours commencé, à la fin des années 1950, au Havre.

Née à Paris le 1er janvier 1956, la jeune Christine Lallouette passe en effet toute sa jeunesse dans ce port de Normandie, cette ville à l’architecture soviétique et grisâtre et qui fut jusqu’en 1995 (et l’élection de l’UMP Antoine Rufenacht) dirigée par des maires communistes, tout en étant tournée vers le large. Contrairement à ce que certains pourraient croire, Christine Lagarde n’a pas navigué, enfant, entre les rallyes de la bonne société et les écoles religieuses, mais entre les bassins de la piscine municipale – où elle passe des heures et des heures à s’entraîner – et les magasins de la ville, où elle travaille pour aider sa mère, qui s’est retrouvée seule à élever ses enfants à 38 ans. Ce n’est pas Germinal mais la jeune Christine enchaîne alors les petits boulots pour payer ses études : elle écaille les poissons à la poissonnerie, devient maître-nageur sauveteur, gardienne de théâtre… Seule fille d’une fratrie de quatre enfants, elle reçoit une éducation stricte, mais ouverte, « fondée sur la confiance, l’amour, la culture
et la foi ».

Un père professeur de littérature anglaise à l’université, qui voyage beaucoup aux Etats-Unis pour ses travaux de recherche, une mère professeure de lycée, agrégée de lettres classiques… la jeune Christine, qui fera sept ans de latin et de grec classique, est bercée par les valeurs de « tolérance, de respect et d’ouverture à l’autre » qu’on lui inculque. Son père lui fait ainsi lire les écrits d’Emmanuel Mounier. Et, des années plus tard, les écrits du fondateur de la revue Esprit, chef de file du personnalisme, un courant de pensée soucieux de restaurer la primauté de la personne humaine, écartelée entre le libéralisme et le totalitarisme, résonnent encore chez la directrice générale du FMI.

Celle qui fut jeune championne de natation synchronisée à 16 ans (elle intégra l’équipe de France et remporta une médaille de bronze au Championnat national) se revendique croyante – « J’ai la foi et la certitude qu’en tout être humain il y a du bon ; il faut aller le chercher, tendre la main » – et grandit dans un environnement intellectuel plutôt empreint d’une certaine « conscience de gauche ». Pierre Mendès France – que son père admire beaucoup – et Jacques Delors viennent parfois dîner chez ses parents et elle picore au passage des fragments de conversation, tout en faisant le service à table et en finissant les verres en cuisine.

La jeune fille passionnée de piano voit sa vie bouleversée par la disparition brutale de son père alors qu’elle n’a que 16 ans. Après son bac, en 1974, elle obtient une bourse et part un an aux Etats-Unis, où elle effectue un stage au Capitole comme assistante parlementaire d’un représentant du Parti républicain, William S. Cohen, qui deviendra secrétaire à la Défense de Bill Clinton… La politique, déjà.

De retour en France, et après son diplôme de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, elle échoue au concours d’entrée à l’ENA. Parce qu’elle est tombée amoureuse ? Elle élude. L’amour ne semble que rarement avoir freiné ou entravé sa carrière, quel que soit le prix à payer. Elle se marie en tout cas peu de temps après avec Wilfried Lagarde, avec qui elle aura deux garçons, Pierre-Henri et Thomas, « Pete » et « Tom », qui, raconte Christine Clerc dans Les Conquérantes (Nil) seront élevés en France, en grande partie par leur père et une femme d’officier devenue comme leur seconde mère, tandis que Christine Lagarde était à Chicago, faisant le plus souvent possible l’aller-retour.

Une bourgeoise, Christine Lagarde ? Allons donc ! Les apparences sont vraiment trompeuses. Sous ses airs de grande fille toute simple, elle a le goût de l’aventure et de la compétition dans les veines. Et, pour servir sa tranquille ambition, une maîtrise de soi, intellectuelle et physique, entretenue aujourd’hui par une pratique du yoga et de la méditation. Le tout agrémenté d’une volonté de fer et d’une capacité assez étonnante à encaisser les coups en gardant le sourire.

« Serre les dents et souris », telle est sa devise, héritée de sa pratique intensive de la natation synchronisée, confiait-elle à ses biographes, Cyril Lachèvre et Marie Visot (2). Elle applique cette règle avec application en ayant déjà prouvé par le passé son goût certain pour la compétition et le dépassement de soi. Alors, qui sait ? —

(1) Une décision qui, si elle est suivie, signifierait l’abandon des poursuites visant Christine Lagarde, qui avait été mise en examen, le 27 août 2014, pour « négligence d’une personne dépositaire de l’autorité publique » dans le dossier Tapie l’opposant au Crédit Lyonnais pour la revente d’Adidas. 

(2) « Christine Lagarde. Enquête sur la femme la plus puissante de France », chez Michel Lafon.

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A propos de l'auteur

Anne Fulda
Grand reporter au Figaro

Grand reporter au Figaro depuis plus de vingt ans, Anne Fulda a couvert l’actualité du Palais de l’Elysée jusqu’en 2005. Elle connaît parfaitement les arcanes de la politique française et sait en parler avec talent. Elle a signé plusieurs biographies d'hommes politiques. Pour sa première collaboration avec le magazine Trajectoire, Anne Fulda nous a livré en exclusivité une interview du magnat du luxe, Bernard Arnault.