Monstre sacré de la photographie, créateur de l’agence Gamma et désormais lié à Magnum, Raymond Depardon présente «Donner la parole» et « Au bonheur des maths », films réalisés en collaboration avec sa compagne, Claudine Nougaret, au sein de l’exposition «Mémoires vives» organisée pour les 30 ans de la Fondation Cartier.

Interview  Paul-Henry Bizon | Photo Thomas Salva > Lumento

exposition «Mémoires vives» organisée pour les 30 ans de la Fondation Cartier.

La photographie contemporaine
Ma photographie n’a pas évolué de manière brutale. Plutôt par la force des choses, parce que la presse n’existe plus. Je ne suis pas vraiment devenu un photographe plasticien, parce qu’il faudrait que j’ai des galeries à Paris, à New York, à Los Angeles ou à Londres. Mais je m’en approche. Les galeries sont des lieux vivants très importants. Et puis, il y a la Fondation Cartier, qui est un peu une exception, un endroit où je jouis d’une grande liberté pour réaliser des films.

La liberté de créer
Je me souviens que pour Donner la parole (2008), je savais qu’il y avait encore quelques peuples très isolés au Chili. Même le rédacteur en chef de Paris Match n’aurait pas osé envoyer un photographe pour un sujet comme celui-ci! Nous sommes partis à Santiago et nous les avons trouvés. Il fallait quand même naviguer 2000 kilomètres dans les canaux pour trouver 25 personnes… quelle liberté incroyable! C’est un journal sans rédacteur en chef. Il n’y a pas de scénario. A la télé, ils sont complètement obsessionnels du scénario, du synopsis. Il faut écrire tout ce qu’on va filmer. Il y en a qui vont même jusqu’à dialoguer des choses que tu n’as pas encore enregistrées sur le réel. On frôle l’escroquerie.

exposition «Mémoires vives» organisée pour les 30 ans de la Fondation Cartier. | © Thomas SalvaLe «movement pictures»
Pour ce type de sujet, il faut aller vite sans faire un film d’une heure, découper le réel d’une façon différente, en movement pictures, un terme qu’utilisent les Américains pour parler de vidéo. On distingue le style pictures, la photographie classique, et le movement pictures, quelque chose qui est en mouvement, qui inclut le son et image. Une vision subjective de l’artiste qui n’est pas dans un flux comme pour la télévision. Cela nous oblige à être court sans faire du clip vidéo. C’est pour moi le cœur du problème, l’endroit du tiraillement entre photographe et cinéaste. Donner du mouvement, sans entrer dans le cinéma.

La démarche
La vraie question de cette équation, c’est la démarche et le sujet. Le sujet est une chose mais la démarche est aussi primordiale. Comment filmer? En hélicoptère, en 35 mm, en 70 mm ou avec une petite caméra de 16 mm? A deux? A dix? Toujours se poser la question de la démarche. Les gens de cinéma se posent des questions de scénario mais pas tellement de démarche. Mes «pères» sont Jean Rouch et Chris Marker… Ils ont été les premiers à se poser ces questions en filmant par exemple des rituels qui ne ressemblaient pas qu’à des rituels.

A propos de l'auteur

Paul-Henry Bizon
Fin limier

Fin limier à l’écriture mordante, Paul-Henry Bizon distille les tendances au fil des numéros et épingle les célébrités et politiques qui divisent.