Il a voué sa vie entière à la science et n’en regrette pas une seconde. Il y a une vingtaine d’années, ce directeur du Service de prévention et contrôle des infections aux HUG et professeur à l’Université de Genève révolutionne l’hygiène des mains en remplaçant le savon traditionnel par une solution hydro-alcoolique jugée bien plus efficace, dont il a généreusement livré la formule, sauvant ainsi des millions de vies dans le monde entier. Une aventure racontée dans le livre de Thierry Crouzet intitulé Le geste qui sauve, paru en mai aux éditions L’Age d’Homme. Rencontre avec un homme d’exception.

Texte Andrea Machalova | Photos Régis Golay

Didier PittetPour Didier Pittet, l’aventure débute il y a 22 ans, lorsqu’il comprend que c’est un mauvais respect de l’hygiène des mains qui provoque une grande partie des infections contractées au sein de l’hôpital. Or, en observant le personnel soignant, il se rend compte que se laver les mains avant chaque intervention avec de l’eau et du savon est impossible car trop long. C’est alors que lui vient l’idée d’utiliser à la place du savon de l’alcool, connu pour ses pouvoirs antiseptiques et sa rapidité d’action. Avec le pharmacien William Griffiths, il perfectionne la formule, qui donne naissance au «Geneva Model» de l’hygiène des mains.

Aujourd’hui, est-ce que le combat est gagné à Genève?
Le combat n’est jamais gagné. En vingt ans, nous avons complètement changé les pratiques d’hygiène des mains à Genève. On ne dit plus « se laver les mains », mais « pratiquer l’hygiène des mains » en utilisant la friction hydroalcoolique, plus pratique et plus efficace. Nous avons 80% d’observance, un taux excellent. Il faut réussir à maintenir la mesure de la performance et la restitution des résultats qui sont selon moi essentiels. Le 100% est possible mais très dure à obtenir, d’autant plus que le lavage des mains n’est pas le seul paramètre, il y a également l’éducation, la mise en place de techniques innovantes, proches de la pratique.

Au Vietnam, dans une maternité avec en moyenne 3300 naissances par mois, le programme d’hygiène des mains a réduit le taux d’infection de 80% et le taux de mortalité de 60% à 70%.

Où en sont aujourd’hui les taux des maladies nosocomiales?
Les première années après la mise en place de la solution, les taux ont très rapidement chuté de 50% et continuent à diminuer. Tout dépend de vos capacités à les diagnostiquer, il faut faire des enquêtes qui dépendent de plusieurs variables, puis s’attaquer aux infections une par une, les traiter individuellement. Si vous ne faites rien les taux augmentent car les traitements sont toujours plus complexes. Il y a dix ans, on restait à l’hôpital deux fois plus de temps, aujourd’hui, les patients qui restent à l’hôpital sont ceux qui présentent le plus de risque. Réussir à garder les taux stables est en soi déjà une réussite.

Votre cheval de bataille actuel?
En 2005, l’OMS m’a confié le mandat de propager la stratégie du geste qui sauve à travers le monde. Elle est aujourd’hui acceptée dans plus de 170 pays, et plus de 17’000 hôpitaux. Actuellement, un énorme travail est à faire en Afrique avec l’épidémie d’Ebola, idéalement il faudrait de l’alcool sur le terrain mais il n’y a pas de fabrication locale dans ces pays. Le faire livrer n’est pas la meilleure solution car ça prend du temps. Puis il faut établir des partenariats qui englobent l’hygiène des mains, mais également la sécurité des patients, en améliorant notamment la stérilisation au bloc opératoire. Au Vietnam, dans une maternité avec en moyenne 3300 naissances par mois, le programme d’hygiène des mains a réduit le taux d’infection de 80% et le taux de mortalité de 60% à 70%.

Vous êtes vous heurté à des obstacles?
Oui, des obstacles inattendus. L’utilisation de l’alcool a posé un grand problème à la communauté musulmane; il a fallu démontrer que la solution ne pénétrait pas la peau pour qu’elle soit approuvée par la Ligue islamique mondiale. Aux Etats-Unis, les infirmières trouvaient qu’elle abîmait les ongles, les pompiers qu’elle favorisait le risque d’incendie…

Indirectement vous avez sauvé des millions de vies, que ressentez-vous?
Ca me fait énormément plaisir, mais ça fait partie de mon métier que de faire du bien aux patients. Si ça va jusqu’à sauver des vies c’est encore mieux, mais ce n’est pas moi directement qui les sauve. Le mérite va à toute l’équipe que j’ai autour de moi. J’ai eu la chance qu’on me confie cette mission au sein de l’OMS et que le programme ait été adopté par une large majorité des pays.

Ambassadeur du «Geneva Model», vous vous êtes éloigné du travail traditionnel de médecin, ça ne vous manque pas ?
J’adore les patients et la prise en charge individuelle, mais c’est vrai que j’ai beaucoup moins de temps pour le faire. Lors de visites d’hôpitaux à l’étranger, on s’intéresse à l’hygiène des mains, mais pas seulement, on me demande souvent conseil. Je ne pourrais faire ce travail sans connaitre la réalité des soins de tous les jours ! Quand j’entre dans une unité de réanimation au Vietnam, je me retrouve comme chez nous, avec les mêmes problèmes. J’ai un amour particulier pour le contact direct avec un patient, je le retrouve dans un hôpital.

Comment voyez-vous l’avenir de la médecine?
Je pense qu’on va aller de plus en plus vers des disciplines individualisées, qui pourraient coûter encore plus cher. La médecine préventive reste également à développer. Comparé à la médecine curative, tout est à faire. On devrait aller d’avanatge vers une médecine plus humaniste et qui respecte les inégalités sociales. Aujourd’hui, il y a encore trop d’endroits où les gens n’ont pas accès aux médicaments ou aux vaccins. Nous avons tous un capital santé qu’il ne faut pas dilapider, soyons en conscients pour le préserver et l’améliorer.

Vous avez voué toute votre vie à la médecine vous ne regrettez rien ?
Je ne regrette absolument rien, j’ai une chance incroyable et j’en jouis tous les jours. J’ai rencontré des gens formidables tout autour du monde, même dans des régions très retirées comme l’Afghanistan et je m’y sentais parfaitement bien. J’aime trop mon métier!

A tel point que pensez ne jamais arrêter de travailler?
C’est ce que prétendent en tout cas ma femme et mon ex! Et mes enfants! Le problème c’est que je n’ai pas l’impression de travailler. J’ai la responsabilité de mon propre service, il faut être présent et gérer les problématiques, prendre des décisions, mais je ressens un immense plaisir à aller au travail et même à y rester trop longtemps. Cela dit j’ai fait des progrès récemment. Je ne vais pas m’arrêter du jour au lendemain, pas tant que je ne serai pas remplacé. Mais je suis extrêmement bien secondé, tant à l’hôpital qu’à l’OMS et la relève est assurée.

Recevoir le prix Nobel un accomplissement?
Il paraît que mon nom avait été évoqué en 2012 pour le prix Nobel de la Paix. On ne le sait pas, mais rien que le fait d’avoir été un candidat potentiel me touche énormément. On ne peut pas rêver d’une plus belle reconnaissance. Cela dit ce n’est pas un but en soi, il faut rester zen. Gandhi ne l’a jamais eu alors que s’il y a une personne qui devrait l’avoir c’est bien lui. Nelson Mandela l’a eu, ça a toujours été mon modèle.

 

 

 

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A propos de l'auteur

Andrea Machalova
Grande chineuse

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