La chaussure? Un accessoire bien moins anodin qu’il n’y paraît, souvent collectionné, chéri, thésaurisé, parfois même exposé comme une œuvre d’art. Zoom sur une pièce du dressing capable de susciter les passions les plus folles.

Par Gaëlle Sinnassamy | Photos Mathieu César > Christian Louboutin

Christian Louboutin, Marie Antoinette Silk Satin Ribbon Embro   A lors que le Musée du jouet bâlois ferme tout juste les portes de son exposition consacrée à l’histoire du soulier, le Victoria and Albert Museum s’apprête, cet été, à ériger la pompe au rang de star en l’auscultant sous toutes les coutures. D’une sandale ornée de feuilles d’or datant de l’Egypte ancienne aux créations contemporaines déjantées à la Kobi Levi ou Peter Popps en passant par des modèles futuristes réalisés à l’aide d’une imprimante 3D, plus de 200 paires y seront présentées. «Les chaussures sont l’un des attributs vestimentaires les plus signifiants, explique Helen Persson, curatrice de l’exposition londonienne. Aussi esthétiques que sculpturales, elles sont un marqueur fort d’appartenance à un genre, à un statut social, à une identité, de goûts, voire de préférences sexuelles, et permettent de projeter l’image que l’on veut donner de soi.» Utilitaire et fonctionnel, cet indispensable du vestiaire s’apparente donc aussi à un objet hautement symbolique. Décryptage de ce qu’il révèle de son propriétaire, de sa signification sous-jacente jusqu’aux comportements borderline qu’il est susceptible d’engendrer.

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La pompe, toute une histoire
Son pouvoir évocateur est incontestable. Preuve en est: la chaussure occupe une place prépondérante dans l’art et la littérature, mais aussi dans les proverbes et contes populaires. Magritte, Paul Claudel, Salvador Dali, Van Gogh ou Maupassant en ont fait l’héroïne de leurs œuvres. «Bien chaussé, à moitié paré», «trouver chaussure à son pied», «il n’y a de si beau soulier qui ne devienne savate», nombreux sont les dictons la mettant en scène. Et qu’elle permette au Petit Poucet de traverser le monde en deux enjambées ou au Chat botté d’accéder aux plus hautes fonctions, on la dote de mille pouvoirs. Et ce, dans presque toutes les cultures. Dans le Râmâyana, épopée mythologique indienne, le roi Râma, réfugié dans une forêt, se fait représenter dans son royaume par ses chaussures, qui règnent à sa place pendant son exil. De même, des versions africaines ou asiatiques de Cendrillon ne manquent pas de mentionner l’incontournable pantoufle.

L’histoire atteste également de l’importance de l’attribut vestimentaire dans l’inconscient collectif. Chez les Anciens, porter des chaussures était un privilège qui marquait le rang social; ainsi esclaves et pauvres allaient-ils nu-pieds. En Egypte, les pharaons se distinguaient de leurs sujets par leurs sandales en feuilles d’or ou d’argent. Et, de tout temps, les rois de France ont affirmé leur autorité et leur puissance par le port de souliers luxueux : Charlemagne arborait des bottes ouvrées de pierreries, Louis le Débonnaire en possédait une paire en or et Louis XIV se parait de talons hauts ornés de diamants. Des représentations littéraires ou historiques qui éclairent sans aucun doute le rôle que joue la chaussure dans notre quotidien et notre culture, reflet implacable de la personnalité pour certains ou instrument de séduction, voire obsession érotique pour d’autres.

Christian Louboutin, Amelissa Maroc Nappa Sandal Embossed MetDe la collectionneuse au fétichiste
Car, à l’évidence, en 2015, la chaussure déchaîne encore les passions. Qu’il s’agisse de Céline Dion, de Megan Fox, de Victoria Beckham, de Suri Cruise, de Jessica Parker ou de Blake Lively, on ne compte plus les VIP calcéophiles. Un penchant tout à fait assumé et que l’on explique aisément : d’une part, la chaussure apparaît comme le révélateur d’un certain statut social, d’autre part, elle fait partie de l’indispensable panoplie de la femme fatale. Doté de talons, l’escarpin procure une démarche sensuelle, voire provocante qui confère au pied un irrésistible pouvoir d’attraction, quitte à l’emprisonner douloureusement. Et, de fait, de l’attribut de séduction à la monomanie érotique, il n’y a qu’un pas. Comme le confirme le titre de la future exposition de Londres, La chaussure, entre douleur et plaisir, elle est outil de torture mais aussi fantasme… que certains nourrissent au-delà du raisonnable.

On ne parle pas ici de collectionnite aiguë, finalement assez commune, ni de show-off maladif à la Lady Gaga, Daphné Guiness et consorts, perchées sur des talons sculptés en forme de phallus ou chaussées de boots conçues à partir de viande crue vêtues, mais bien de fétichisme. Une paraphilie aussi connue sous le terme de rétifisme, en référence à Restif de la Bretonne, écrivain français du XVIIIe siècle et maître du genre avec son roman Le Pied de Fanchette. Son principe? Rechercher une satisfaction sexuelle par le contact physique ou visuel de chaussures, portées… ou non. Une déviance qui existe depuis toujours mais qui s’exhibe aujourd’hui plus frontalement. En témoignent les publicités des chausseurs de luxe à l’esthétique porn-chic, qui n’hésitent pas à jouer la carte de l’ambiguïté avec des mises en scène plus qu’équivoques. Ou encore la toute nouvelle love-boutique Fifty Shades of Geneva, version soft du sex-shop, qui surfe sur la vague en exposant comme une pièce de musée les fameuses Pleaser, plateformes de référence chez les expertes de pole dance.

Pas d’inquiétude néanmoins. Le fétichisme pur et dur reste relativement rare. Inutile de s’interroger sur sa santé mentale, ni de filer sur le divan pour quinze ans de psychanalyse parce qu’on achète ses stilettos préférés en trois exemplaires ou parce que Monsieur se pâme devant des talons aiguilles. Que l’on accumule les paires dans son placard, que l’on dilapide son salaire chez Berluti, que l’on ne parvienne pas à se débarrasser de vieilles savates usées jusqu’à la corde ou même que l’on s’émoustille devant des cuissardes au laçage suggestif, peu importe les névroses révélées par notre rapport aux souliers. «Une paire de chaussures neuves, écrit la critique de mode américaine Holly Brubach, ne soigne ni un cœur brisé ni une migraine, mais elle peut apaiser un cœur meurtri et rendre la vie plus légère.» De la psychologie de comptoir, c’est sûr… Mais si, tout bien réfléchi, on s’en tenait là? —

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A propos de l'auteur

Gaëlle Sinnassamy
En introspection / Psy Arty

Gaëlle Sinnassamy prend le temps de découvrir l’autre, de lever un coin du voile en posant son regard avisé sur nos rubriques psychologie et art.