Dans ses Lettres d’amour en Somalie, Frédéric Mitterrand a ces mots comiques et terribles qu’on aurait pu voir surgir sous la plume de Cioran: «Parfois, le désespoir est un sentiment calme.» Personnage touchant et compliqué, Monsieur le Ministre est à la fois rêveur et implacablement lucide, surtout sur lui-même. Le voilà qui revient sur ses jeunes années dans la France gaulliste et bientôt… mitterrandienne.

Une adolescence, Frédéric Mitterrand, éd. Robert LaffontFrédéric Mitterrand publie cette saison, aux Editions Robert Laffont, Une Adolescence, l’histoire politique de la sienne, balancée entre son oncle François et le général de Gaulle, tiraillée entre son affinité spontanée pour le grand Charles et le commandement de la fidélité familiale. Il la raconte de sa belle écriture à la fois potache, élégante et dépressive. Cet amateur de Chivas et de barreaux de chaise a l’allure d’un Anglais et les traits d’un comte; il ressemble d’ailleurs un peu à mes oncles de la branche aristo désargentée de ma famille. Il a cette voix nasale et puissante que tout le monde connaît au moins pour le tonitruant «Bonsoir!» entré dans la légende, cette voix qui peut tonner sombrement quand il évoque un sujet important et fronce les sourcils en baissant la tête comme un taureau fulminant, cette voix qui laisse échapper une vraie gaieté lorsqu’il sourit de ses grandes dents et écarquille des yeux joyeux, le plus souvent quand il vient de dire une grosse bêtise.

Frédéric Mitterrand s’ennuie vite dans son milieu de grands commis de l’Etat et de gens de culture infatués, ces chapeaux à plume tellement embourbés dans leur vanité, leur ennui et leur vide. Alors on le voit promener son spleen dans des vernissages où il semble toujours attendre qu’il se passe quelque chose – et, bien sûr, il n’y advient jamais rien. Entre deux «passes», comme il dit, deux ménages alimentaires (une croisière où il tient conférence à des personnes âgées en goguette, la préface d’un livre sans intérêt, etc.), il s’envole, s’éloigne pour Hammamet qu’il aime tant, cette Tunisie qui désormais emploie son image pour faire revenir les touristes. Il est de ces hommes qui ne s’arrêtent jamais, qui écrivent quand ils ne lisent pas, qui lisent quand ils ne filment pas, qui filment quand ils ne sont pas dans un avion, mais rien de tout cela ne semble le satisfaire, car c’est une fleur bleue qui aime l’amour et en manque. Il a beau avoir une culture riche comme la bibliothèque d’Alexandrie, c’est son inadaptation qui frappe, ce sentiment qu’il donne souvent de ne pas savoir où se mettre, de n’avoir rien à faire ici, de ne pas savoir où aller. Quelques ratés peut-être, quelques occasions manquées ont abandonné ce sexagénaire fragile dans la rase campagne brutale d’un monde qui, comme l’écrit Michel Houellebecq, «ne respecte que la jeunesse» et où «les êtres sont peu à peu broyés». Rien n’est jamais perdu pourtant, surtout pour ceux qui ont la chance de demeurer éternellement des adolescents.

Qu’on ne s’y trompe pas non plus: derrière le regard de cocker gentil et maladroit se tient un redoutable homme de pouvoir qui a occupé les postes les plus convoités de la République française, de la Villa Médicis au Ministère de la culture. Il connaît tout le monde, voit tout le monde, parle à tout le monde, recommande les uns, place les autres et dézingue volontiers ceux qu’il a dans le nez – même si, comme il le dit drôlement, il prend toujours soin d’«enduire de sirop» en public les adversaires secrets ou déclarés. Un déjeuner avec lui à Saint-Germain-des-Prés et c’est toute la nomenklatura de la rue de Valois qui vient lui baiser la babouche. France Télévisions, Radio France et autres CNC sont d’indispensables employeurs pour beaucoup de marquis de l’Etat et notre chien battu y détient une influence que nul ne néglige. Pas dupe ni aigri, il s’en amuse, en joue, s’en sert pour ceux qui ont son estime – et ils sont assez nombreux.

Frédéric Mitterrand

De cet homme qui rase les murs de Paris sous une casquette gavroche pour ne pas être trop dérangé – car il l’est tout le temps et par des tas de gens –, certains retiendront les grands pulls jaunes, d’autres les émissions de télévision, d’autres encore le ministre de la Culture droopy un peu perdu en Sarkozie et d’autres, enfin, et j’en suis, les livres. La Mauvaise Vie (quel beau titre!), La Récréation ou Une Adolescence sont des textes vastes où l’on peut piocher des citations par dizaines. Ce sont des œuvres émouvantes et musicales dont un mélange de beauté, de tristesse et d’humour fait la rareté. J’avais noté dans un cahier, par exemple, parce qu’il m’avait saisi d’émotion, cet extrait de La Récréation (Robert Laffont), récit des années ministérielles: «Sur le quai de la gare d’Avignon (…), un jeune couple se sépare en échangeant des baisers passionnés tandis que leur petit garçon pleure à chaudes larmes de voir partir son papa. Le cœur étreint brusquement en voyant ce que je ne connaîtrai jamais.» En exclusivité pour Trajectoire, ce prince saltimbanque a ouvert un peu son cœur.

Interview minute

Quelle est la première chose que vous faites quand vous vous réveillez?
Je rentre chez moi! Autrement, j’essaie de noter mes rêves et je sors.

Quelle vie auriez-vous aimé avoir?
Une vie sans problèmes matériels.

Que ne comprenez-vous pas dans le monde actuel?
A peu près tout mais, comme on le lit dans les bons livres du passé, c’est toujours la même histoire.

Quel personnage historique vous intrigue?
Tintin.

Avez-vous une obsession?
Compter les étages dans les immeubles, ranger le courrier auquel je ne réponds pas, rêver d’être ailleurs.

De qui seriez-vous amoureux en ce moment?
De Charles Consigny, si je le voyais plus souvent.

Avez-vous été amoureux souvent?
Trois fois.

Qu’est-ce que vous changeriez si vous aviez une deuxième vie?
Rien, mais j’arrêterais les cigares et les sentiments sans espoir.

Que pensez-vous de la Suisse?
Un territoire de l’enfance, exotique, doux et proche en même temps.

Quelle question auriez-vous aimé que je vous pose?
A quel âge avez-vous compris que ça finira mal?

Quand allons-nous éponger notre mal-être ensemble chez Lipp?
Le plus tôt possible.

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A propos de l'auteur

Charles Consigny
Un regard critique sur la politique

Juriste, éditorialiste au Point, l'auteur de L'âge tendre livre son point de vue tranchant sur l'actualité politique.