HOW NOT TO BE A PARISIAN ?

Les livres érigeant les habitants de la Ville lumière en parangons du chic et de l’art de vivre pullulent.  De véritables bréviaires pour se métamorphoser en parfait Parisien. Mais a-t-on vraiment envie  de jouer les clones ?

Par Gaëlle Sinnassamy

Psycho_finalL es secrets d’une Parisienne. Pourquoi elle séduit le monde », titrait le magazine Elle l’hiver dernier à propos de Caroline de Maigret et de son best-seller
How to be Parisian wherever you are, traduit en plus de 25 langues (mais pas en français, snobisme oblige). Le manuel à l’usage des ploucs n’ayant pas le bon goût de maîtriser les codes du parisianisme cartonne de New York à Londres en passant par Tokyo, Moscou ou Varsovie. Coécrit avec trois authentiques autochtones, l’écrivaine Anne Berest, la journaliste Audrey Diwan et la productrice Sophie Mas, le tutoriel de la parfaite bobo Rive gauche rejoint les rayons des librairies déjà très chargés en littérature dédiée aux mœurs en vogue dans la capitale française. Devient-il urgent de bachoter?

LA TOUR EIFFEL, NOMBRIL DU MONDE
«Hors du Périph’, point de salut», telle est la devise du Parisien pure souche. Une vue de l’esprit qui suffit à justifier la posture docte du résident intra-muros. Persuadé de sa suprématie sur le reste du monde, l’Homo parisianus se veut néanmoins magnanime et se plaît à partager les secrets de sa coolitude naturelle avec les béotiens qui ne sortent pas du sérail. «Etre Parisienne est quelque chose qui me constitue quand je suis à l’étranger, explique Caroline de Maigret dans Elle. Ce sont les voyages qui m’ont définie comme Parisienne. Je n’en revenais pas qu’on me demande sans cesse: «Et vous, en tant que Parisienne, vous faites quoi pour vos cheveux? Comment gérez-vous le fait d’être mère et de travailler? Et vous qui êtes de Paris, donnez-nous des conseils maquillage!» Et puisque, a priori, en dehors de la capitale de l’Hexagone, on ne se lave pas la tignasse, on n’a jamais utilisé de rouge à lèvres, ni appris à jongler entre famille et boulot, il était d’utilité publique, voire primordial pour l’humanité, de concocter un manuel afin de démythifier la figure idéalisée de la Parisienne et de révéler quelques-uns des tips qui transforment Mme Tout-le-Monde en fille dans le vent estampillée VIe arrondissement. Pas question toutefois de jeter l’anathème sur Mademoiselle de Maigret et ses comparses. Elles sont loin d’être les premières à s’être livrées à l’exercice.

how to be parisian On ne compte en effet plus les guides pratiques qui invitent à une plongée dans le monde fascinant du Lutécien. Certains divulguent les essentiels de l’allure inimitable de ces demoiselles dont la réputation d’élégance nonchalante reste indéboulonnable (petite robe noire, jean et blouson de cuir… bref, un dressing qui brille par son originalité…), d’autres se piquent de traduire les tics langagiers locaux (parce que, en dehors de Paname, on ignore, dixit Jean-Laurent Cassely et Camille Saféris, les auteurs de Je parle le parisien, ce que signifie «pubard» ou «shabby chic», par exemple) ou de détailler les habitudes alimentaires des 2,2 millions d’indigènes résidant dans la plus belle ville du monde (le plateau de sushis du dimanche soir, le sacro-saint café gourmand en guise de dessert ou autres bizarreries). Leur point commun? Le second degré. Car, il faut le savoir, en plus de nombreuses autres qualités, le Parisien se targue d’être doté d’un sens inné de l’autocritique. Hum. De sa propension à invectiver tout véhicule non estampillé 75 à sa capacité à décocher une clé de bras à une petite grand-mère pour s’assurer une place dans le bus, la vie passionnante de l’habitant de la mégalopole française est scrutée au microscope. Tout ce foin, pour quoi? Somme toute, du très convenu. Pas vraiment de quoi convertir les foules au culte du dieu Tour Eiffel.

LE GENEVOIS, LE PARIGOT DE LA SUISSE?
Car, au final, qu’est-ce que le Parisien a concrètement de plus qu’un Londonien, un Berlinois, un New-Yorkais ou un Paulista? Probablement rien d’autre qu’un air suffisant doublé de l’intime conviction d’une supériorité naturellement établie. Deux qualités que l’on prête aussi volontiers au Genevois. Moins prolixe que son homologue gaulois, ce dernier jouit lui aussi d’une réputation solidement assise. On se souvient tous du Gen’vois Staïle de Laurent Nicolet. Loin du milliard de vues du célébrissime Gangnam Style coréen qui l’a inspiré, le clip n’a certes pas généré un buzz planétaire mais a tout de même remporté un franc succès. Bien mérité: la parodie à la sauce helvète vaut en effet son pesant d’or. Elle s’amuse, sans détour, des clichés qui collent à la peau des habitants de la Cité de Calvin, pour qui la civilisation ne s’arrête certes pas aux portes du périphérique mais aux frontières du canton. «J’suis le Parisien de la Suisse, un vrai Narcisse, je ne vois que moi. J’suis un râleur, un emmerdeur, un beau parleur, un vrai frimeur», scande l’humoriste, écharpe de soie autour du cou, lunettes noires sur le nez et montre de luxe au poignet. Car, en matière d’autodérision, le Genevois ne se satisfait pas de demi-mesures.
En témoignent les édifiantes paroles du tube lémanique. Opinions pas toujours politically correct («J’aime pas les Frouzes et ces péouses de Vaudois»), tics verbaux d’une élégance toute paysanne («De Dieu, bonnard, c’t’ambiance», «Avance, de Dieu, mais ils font quoi, mastic») ou encore us et coutumes locales bling-bling, la caricature ne verse pas dans la complaisance. Alors, c’est sûr qu’un Parisien bondirait si l’habitant du petit village du bord du Léman osait frontalement se mesurer à lui. Il est aussi évident qu’un traité de style consacré au look de la Genevoise ne risque pas de s’imposer demain en best-seller mondial. Et pourtant… Sous ses airs austères, la Cité de Calvin sait se moquer d’elle-même. Exit la fausse modestie et l’auto-bashing hypocrite, quitte à rire de soi, autant y aller franco. Un humour abrasif et sans faux-semblant, voilà ce qui distingue Genève de sa grande sœur des bords de Seine. En bref, how not to be Parisian… et plutôt fier de ne pas l’être. —