Toute une vie pour assouvir  deux passions
Journaliste durant dix ans, puis rédactrice en chef du prestigieux « Journal de Genève », Jasmine Audemars a vécu sa première vie de passion de 1968 à 1992. Cela fait donc très exactement 20 ans qu’elle préside le conseil d’administration d’Audemars Piguet. C’est sa deuxième vie de passion ! Toutefois, le tic-tac feutré de la belle horlogerie technique n’a pas altéré la liberté de ton de la femme de presse qu’elle fut. Rencontre !
Texte Eric Othenin-Girard | Photos Dom Smaz > Rezo.ch

Pouvoir vivre deux vies de passion est assez exceptionnel, surtout lorsque l’on passe du domaine virtuel qu’est la presse à la présidence d’une marque de montres de référence. Laquelle est la plus lourde ?
Aucune des deux, elles sont tout simplement extrêmement différentes. Il faut assumer ses responsabilités, se montrer à la hauteur, savoir être fière de ce que l’on fait. Et puis, présider Audemars Piguet, si cela suffit largement à remplir la vie, ne me la mange pas du tout. C’est sans aucun doute dû au fait que je suis née au milieu des garde-temps. Depuis ma naissance, j’ai vu mon grand-père et mon père vivre cette passion horlogère très intensément et cela durant les 15 premières années de ma vie que j’ai vécues au Brassus. Pour moi, c’était donc totalement naturel, et l’horlogerie a toujours fait partie de ma vie.

Pourtant, vous vous êtes dirigée vers le journalisme…
Oui, et j’ai aimé pratiquer avec passion ce métier qui m’a permis de comprendre le monde, m’a donné l’occasion de faire des analyses géostratégiques et d’ouvrir les yeux sur moult autres réalités que celles que nous vivons ici. Ces connaissances m’ont aidé à remplir les fonctions de ma deuxième vie. C’était important de les acquérir car Audemars Piguet a très vite été une entreprise ouverte sur le monde. Et puis mon père avait épousé une ressortissante anglaise, arrivée de Londres en 1936 au Brassus ! En fait d’ouverture, j’ai donc eu la chance de la vivre en famille depuis ma tendre enfance.

Précisément, du fait de votre formation, vos fonctions actuelles vous impliquent-elles dans la gestion de la marque ?
Non, pas du tout. Ce n’est pas au conseil d’administration ni à sa présidente de s’occuper des problèmes de management. Ce dernier prend ses responsabilités et nous fonctionnons, en quelque sorte, comme les gardiens du temple. Notre principal travail consiste surtout à transmettre les valeurs de la marque. Je pense que si des administrateurs se mettent à dessiner des montres, c’est une erreur. A chacun son métier!

Transmettre les valeurs de la marque demande beaucoup de disponibilité et de déplacements. J’imagine que cela doit être encore plus intense en 2012, avec le 40ème anniversaire de la Royal Oak…
Evidemment, je voyage beaucoup durant cette année, car il convient de célébrer cet anniversaire. Vous savez, pour Audemars Piguet, la Royal Oak a été une formidable opportunité de relance et nous avons vécu, nous continuons encore de le vivre d’ailleurs, l’avènement puis le développement et la déclinaison de ce garde-temps. Au fil du temps, il est devenu une véritable icône horlogère. Avec cette montre, nous avons connu des succès exceptionnels, dont le plus extraordinaire fut le partenariat avec Alinghi, qui remporta la Coupe de l’America à deux reprises. Cela dit, si nous nous réjouissons du succès de la Royal Oak qui ne se dément pas, et que nous continuons à la promouvoir largement, nous devons aussi veiller à ne pas oublier que notre marque ne vit pas que de cette seule famille. Je rappelle que c’est Audemars Piguet qui, à l’époque, a développé et commercialisé le premier tourbillon sur une montre-bracelet. C’était il y a un peu plus de 20 ans. Dans le même temps, nous nous sommes lancés dans la réinterprétation des montres à sonnerie et nous avons lancé la première répétition minute en montre-bracelet. Nos familles de montres représentent donc toute une série de garde-temps de haute technicité, dont nous sommes très fiers, et nous travaillons à les faire vivre dans le marché. Toutefois, je précise que l’effet d’entraînement de la Royal Oak reste très important, et c’est tant mieux pour la marque qui démontre ainsi sa vaste capacité de créativité technique et esthétique.

C’est un véritable défi de faire vivre plusieurs familles de montres lorsqu’elles cohabitent à côté d’une icône.
Oui, mais relever des défis, même un peu fous, est le propre d’une société entièrement familiale. D’abord, c’est excitant, ensuite il y a une prise de risque, ce que les managers qui sont à la tête de sociétés horlogères appartenant à des groupes ou de sociétés cotées en bourse ne peuvent pas se permettre de faire. Nous avons encore un autre avantage. Notre structure modeste, dans le sens où les lignes de transmission sont courtes du fait de notre taille, nous permet de virer très rapidement. Enfin, comme nous avons tous intérêt à faire perdurer le succès d’Audemars Piguet, nous travaillons sur des projets et des développements à long terme car rien n’est jamais acquis. Vous savez, nous avons l’habitude de nous remettre en question car, depuis 1875, Audemars Piguet a traversé quelques tempêtes et difficultés. Nous savons que cela fait partie des choses normales. La vie dans la vallée de Joux nous donne ce recul et cette philosophie qui nous permettent de traverser les mauvais moments en gardant l’espoir car, à l’image du climat qui peut être extrêmement rude, nous savons bien que le cycle des saisons et de la vie se poursuit et que les beaux jours finissent toujours par revenir.

Vous restez donc optimiste, pourtant le milieu horloger n’est forcément du même avis. On dit que la crise menace, on se plaint des approvisionnements de mouvements dont le Swatch Group veut réduire drastiquement les quantités, on s’inquiète du relèvement des exigences du Swiss made…
Oui nous sommes optimistes car tout cela fait partie de la vie. Fondamentalement, je dirais que MM. Hayek père d’abord, puis Hayek fils ensuite ont raison. Durant des années, l’horlogerie a bénéficié de leurs investissements techniques et industriels. Il n’est pas normal qu’un groupe continue à investir dans le domaine de la production. Les marques doivent prendre leurs responsabilités. Le fait que nous ayons toujours eu d’excellentes relations avec le Swatch Group ne nous a pas empêché d’investir dans l’instrument de production et la création de mouvements propres. A nos yeux, c’est extrêmement important pour la survie de l’horlogerie suisse, qui doit rester forte dans toutes les gammes de montres et conserver ainsi l’ensemble de ses capacités et de ses savoir-faire. Pour notre part, nous avons construit notre nouvelle manufacture, acheté Renaud-Papi, et nous sommes en train de construire une nouvelle manufacture Centre-or pour nos boîtes. Nous avons donc choisi de faire des efforts dans l’option du développement industriel puis dans le secteur de la distribution ensuite. C’est d’ailleurs ce dernier point qui nous occupe actuellement.
Pour l’augmentation des exigences du Swiss made, nous sommes aussi en phase. Nous estimons que nos origines suisses sont fondamentales. Il faut continuer de travailler dans ce sens et le développer. Nous souhaitons une norme fédérale plus exigeante et je ne serais pas du tout choquée si on exigeait que 80% du mouvement soit entièrement développé, produit et construit en Suisse.

Précisément, où en êtes-vous dans le domaine de la distribution ?
Pour distribuer nos montres, nous avons pris l’option de créer des filiales dans les différents marchés, c’est le premier point. Le deuxième passe par le développement du retail, que ce soit avec des partenaires choisis ou en développant nos propres boutiques. Mais, avec cela, nous devons impérativement prévoir de la formation, car il est indispensable que les personnes qui vendent nos montres soient en mesure de satisfaire toutes les interrogations des clients. C’est notre manière de nous approcher de ce client final. Tout cela va aussi de pair avec la notion de service après-vente. Nous avons la responsabilité d’assurer ce service, autant pour les montres anciennes que pour celles qui viennent de sortir de nos ateliers. Nous sommes en train de mener une réflexion qui va dans le sens d’un développement de plusieurs centres régionaux. Cela représente un gros effort d’organisation, un investissement important aussi car il faut y installer des gens très bien formés et constituer un stock de pièces conséquent. Mais, je le répète, cela fait partie de notre responsabilité et, à terme, le jeu en vaut la chandelle.

Enfin, Jasmine Audemars, vous présidez la Fondation Audemars Piguet.
Cette fondation a été créée par mon père en 1992, pour les 20 ans de la Royal Oak, pour soutenir la conservation des forêts dans le monde entier et l’éducation des enfants à la protection de l’environnement. Je la préside depuis 1996. Nous étions des pionniers à l’époque. La conservation des forêts était une préoccupation évidente pour nous. Il suffit de regarder les forêts qui nous entourent à la vallée de Joux. La Fondation a financé à ce jour plus de 75 projets dans une trentaine de pays. Nous travaillons selon deux axes principaux. D’une part, des plantations d’arbres, par exemple avec des enfants qui, dans certains pays comme le Brésil et la Namibie, peuvent recueillir des fruits ensuite vendus sur les marchés, et d’autre part, la formation d’enseignants qui vont à leur tour éduquer les enfants à la protection de l’environnement. Nous avons voulu privilégier la sensibilisation des enfants, car ce sont eux qui vont éduquer leurs parents. Cette année, la Fondation célèbrera ses 20 ans et à cette occasion inaugurera au Brassus « le Jardin du temps », jardin, ouvert au public, qui recréera la géologie et les plantes depuis la formation du Jura, à côté de la manufacture Audemars Piguet, inaugurée en 2008, qui est le premier bâtiment industriel à avoir obtenu en Suisse le label Minergie Eco®.—

Ce contenu a été rédigé par Publié dans  JOAILLERIE & HORLOGERIE, RENCONTRES par , Mots-clés: , ,

A propos de l'auteur

Fabrice Eschmann
Gardien du temps

Journaliste spécialisé dans l’horlogerie, Fabrice Eschmann s’informe, sélectionne et interviewe pour que Trajectoire soit toujours en avance sur son temps.