L’homme, qui aime les Femmes

A 60 ans, Jean-Paul Gaultier est toujours «l’enfant terrible de la mode» française. Cette fougue créatrice, il la doit en grande partie à ses muses. Catherine Ringer, d’abord. Puis Madonna, Mylène Farmer, Kylie Minogue, Beth Ditto et, plus récemment Lady Gaga. Des artistes, des chanteuses, aussi affranchies que lui. Des femmes libres, en somme.

Texte Manon Provost | Photos Stephane Gallois > Contour By Getty Images

Trajectoire magazine suisse de luxe Jean Paul GaultierJean-Paul Gaultier sait regarder les femmes. En chacune d’elles, il trouve une héroïne, son héroïne: «Je pense que les femmes sentent que je les aime et que je les respecte. Je ne veux pas essayer de les transformer en des caricatures ou faire d’elles une abstraction. Je veux mettre en valeur ce qui est beau en elles et ce qu’elles aiment chez elles. Au final, je les sers!» Humble serviteur, il a le don de rehausser la beauté par une robe corset ou une fine résille. Une féminité mêlée d’audace qui réussit bien aux actrices. C’est en Gaultier que Nicole Kidman (2003) et Marion Cotillard (2008) empoignent l’Oscar. Une heureuse coïncidence que l’homme à la marinière s’abstient de clamer. Sa timidité – qu’il cache toujours sous son grand éclat de rire – parle pour lui. Partir d’Arcueil, sa ville natale, sans plan de carrière… rien n’était gagné d’avance! Il est d’ailleurs le premier à s’étonner de sa longévité. 40 ans de couture et 16 ans de haute couture. Le fruit du talent, du travail et du hasard des rencontres…
Trajectoire magazine suisse de luxe Jean Paul Gaultier
ENFANT DE LA TELE
«J’ai beaucoup de chance parce que j’ai travaillé avec des femmes que j’estimais et dont j’étais fan.» La capacité d’émerveillement de Jean-Paul Gaultier, voilà son secret de longévité. Conjuguée à tous les temps, celle-ci s’accorde avec une certaine candeur de débutant: «Je n’ai jamais voulu être une vedette mais j’admire les vedettes, voilà tout!» A l’écouter, habiller les femmes n’a rien de compliqué. Observer, être attentif, faire preuve de discernement, puis saisir la substance: «Une vedette, c’est tout sauf du vide. C’est quelqu’un de concret, de charnel, qui évoque des choses et qui en inspire plein d’autres.» Fils unique élevé dans un milieu ultra-féminin, Jean-Paul Gaultier a l’œil rivé sur son poste de télé. Il recherche son héroïne. La première d’entre elles sera sa grand-mère, chez qui il passe ses dimanches et ses jeudis. Il se gargarise de l’allégresse et de la verve d’une femme moderne, cultivée, active et indépendante, qui le laisse libre penseur. Son temps, il le passe en tête-à-tête avec Falbalas, interprété par Micheline Presle. Une beauté qui le subjugue tout comme les costumes étincelants des Folies Bergère. Les plumes d’autruche, les paillettes et la frivolité des femmes de l’époque l’amusent et l’inspirent déjà. Sur ses cahiers d’écolier, il s’empresse de reproduire les courbes balancées des danseuses aux seins dévoilés. Deux coups de crayon et l’heure des premiers fans: «D’un seul coup, par mes dessins, j’arrivais à exister. C’était presqu’un passeport pour ma future vie.» Une fois de plus, c’est la télévision qui lui donne une réponse. L’émission Dim Dam Dom met un nom sur sa passion. Ce sont les années 1970, Yves Saint Laurent et Courrèges sont les précurseurs d’une mode qui se dévoile et s’affiche. Décryptage et partage. On ne pénètre pas encore dans les ateliers mais les couturiers ont enfin un visage. Les événements de mai 68 ont enterré la frivolité infantile du personnage de Falbalas. La femme est activiste, sensuelle et charnelle, de cette féminité en forme de poing serré qui parle à Gaultier. A cette époque, il a 18 ans, et la fougue du débutant. Il envoie ses croquis à toutes les maisons de couture parisiennes. Yves Saint Laurent le boude. Cardin le place sous sa coupe en lui offrant le marché des Philippines et un premier défilé. On est en 1974 et, déjà, le style se définit autour d’une égérie. Ce sera l’androgyne Bowie et son Diamond Dogs. C’est rock, punk, rebelle et furieusement libre. Une sensibilité qu’il puise dans la culture pop et les clips vidéo. Dès lors, ses collections suivent un mouvement, une danse, une musique ou un interprète. Une inspiration de tous les instants qui n’exclut rien, ni personne.

«Créateur non conforme cherche mannequins atypiques, gueules cassées ne pas s’abstenir.»

… annonce Jean-Paul Gaultier dans Libération au début des années 1980. Il innove en organisant les premiers castings sauvages et valorise les maladresses vestimentaires.

FEMMES AU PLURIEL
Robe corset, sous-vêtements apparents et jupe pour homme… Inventif, Gaultier casse tous les dogmes. Amusé, il désarçonne les élites amassées près des podiums. Une provocation mesurée: «Je n’ai jamais réalisé aucune de mes créations pour scandaliser ou pour qu’on parle de moi. J’étais parmi des personnes qui pensaient un peu différemment, […] j’avais envie de voir certaines choses, comme les corsets et les sous-vêtements, portés comme des vêtements.» Un style post-féministe décliné à l’infini. Blondes, brunes, rousses, grandes, petites, rondes, filiformes, punk, rock… quel que soit le look, le physique, la plastique et l’âge, toutes les femmes ont leur place dans le dressing de Gaultier. Un culte de la tolérance qu’il revendique dans le casting sauvage et les mannequins non professionnels: «La beauté, il faut savoir la voir, ne pas passer à côté. » La première femme à lui taper dans l’œil sera Catherine Ringer, la chanteuse déjantée des Rita Mitsouko: «Catherine a une façon de bouger et de jouer avec le vêtement qui est très inspirante.» Pour le clip de Marcia Baila, il conçoit sa première robe corset et ses incontournables cônes qui redessinent le galbe de la poitrine. Utilisé à contre-emploi, le corset s’affranchit de son aspect carcan. Libérateur, il pointe la liberté et la rébellion. Le surréalisme s’empare de l’image dans la danse, les couleurs, les décors et les ondulations du corps. C’est une explosion de sensations. Ringer apparaît dans toute sa révolte et son engagement. Le corset devient l’accessoire, l’instrument qui sculpte l’icône. Marcia Baila signe le début d’une histoire passionnée entre Jean-Paul Gaultier et les femmes, et plus particulièrement les chanteuses. Substances de son art, elles lui ouvrent un univers avec lequel il aime composer: «Mon travail en tant que styliste est de faire des propositions qui font appel à la personnalité de chacune et à l’histoire qu’elles veulent raconter.» Un look sulfureux pour Madonna, un côté héroïne gothique chez Beth Ditto ou l’apparence d’une Mata Hari des temps modernes pour Dita von Teese. Toutes sont le symbole d’une féminité généreuse et assumée que la mode, conçue comme un accessoire, vient humblement sublimer: «Je suis un artisan. Le vêtement vit uniquement grâce à la personne qui est dedans.» —

1 2

A propos de l'auteur

Manon Provost
En face à face

«Donne à une fille les bonnes chaussures et elle peut conquérir le monde.» Telle Marylin, Manon Provost parcourt les rues de Paris à la rencontre de personnalités et de stars qui comptent.