Difficile de ne pas abuser de superlatifs lorsque l’on évoque le nom de Jonas Kaufmann. Chaque apparition du ténor allemand est un événement. Son nouveau CD édité chez Sony, Nessun Dorma, disponible depuis le 11 septembre, était classé parmi les meilleures ventes déjà plusieurs mois avant sa sortie. Rencontre avec un homme d’une simplicité déconcertante.

Interview Siphra Moine-Woerlen | Photos Gregor Hohenberger

Jonas Kaufmann © Gregor HohenbergerEn une dizaine d’années à chanter sur les plus grandes scènes lyriques, Jonas Kaufmann s’est imposé comme le plus grand ténor de sa génération. Don José dans Carmen, Mario Cavaradossi dans Tosca, Siegmund dans
La Walkyrie, Tamino dans La Flûte enchantée ou encore Florestan dans Fidelio, autant de rôles qui ont souligné ses qualités exceptionnelles de chanteur et son incroyable charisme d’acteur. Les opéras, les metteurs en scène et les festivals se l’arrachent, car chacune de ses apparitions est un événement. Alors, qu’a ce Munichois de 46 ans que d’autres ténors n’ont pas?
Il a tout d’abord cette voix cuivrée, d’une très grande flexibilité, capable d’infinies nuances, de graves dramatiques comme d’aigus très bien projetés. Une voix qui, mêlée à son jeu, enrobe chaque mot qu’il prononce d’une extrême sensibilité. Il a ensuite ce physique – doux mélange entre un héros romantique et un Don Juan aux bouclettes poivre et sel – et, enfin, ce talent d’acteur et ce charisme légendaires, qui finissent par mettre à genoux les plus sceptiques «lyricomanes». Car peu importe qu’il chante en allemand, en italien ou en français, Jonas Kaufmann maîtrise la technique et se concentre sur le plus important selon lui: l’émotion. Car c’est aussi ça, sa force: rester crédible et touchant quel que soit le rôle qu’il interprète, sans jamais vouloir imposer son style à l’image d’une diva solitaire.
Jonas Kaufmann © Gregor HohenbergerIssu d’une famille de musiciens amateurs, son père l’initie à la musique classique dès son plus jeune âge en écoutant des vinyles de grands compositeurs, parfois jusqu’à dix heures par jour. Il débute le chant dans une chorale d’enfants à 8 ans, poursuit avec une formation solide à l’Ecole supérieure de musique et de théâtre de Munich, puis fait ses armes pendant deux ans dans la troupe du Théâtre de la Sarre en tant que ténor. Une expérience trop éprouvante pour sa voix, qui l’obligera à arrêter – il se retrouve aphone sur scène en chantant Parsifal – et à modifier sa technique vocale. C’est finalement chez le baryton américain Michael Rhodes que le Munichois découvre une nouvelle manière de chanter et d’utiliser ses cordes sans les abîmer. Son succès au Met dans La Traviata en 2006, avec Angela Gheorghiu, et son rôle dans Lohengrin en 2009 à Munich sont les préludes d’un succès phénoménal. Il continue à s’imposer dans de nombreux rôles-titres, du
Parsifal de Wagner, retransmis en 2013 dans le monde entier, au Don José de Bizet en passant par le Don Carlos de Verdi… Mais il manquait un air. Un air qu’il chérit depuis toujours, mais qu’il ne voulait pas chanter de suite, parce que trop Wagnérien dans l’âme?
Alors, ce 14 juin, à la Scala, quand après deux heures de mélodies il s’attaqua – non sans encombre – à «Nessun Dorma», le grand air de Calaf dans Turandot, l’émotion était à son comble. A en juger par les applaudissements qui accueillirent le «vincero» final, on se dit – tout comme le public milanais, peu réputé pour son indulgence – que, malgré les paroles oubliées par le ténor (sans doute le fait de l’émotion), Jonas Kaufmann est indéniablement un des plus grands du moment.

«Nessun Dorma» donne son titre à votre nouvel album. Vous avez enfin accepté de le chanter!
J’aimais beaucoup cet air au début de ma carrière, mais je ne voulais pas le gâcher par une voix inexpérimentée. C’est un air tellement connu que je ne voulais pas m’y risquer sans pouvoir le chanter d’une manière qui me satisfasse! Par contre, je savais qu’un jour je le ferais sur scène… C’est chose faite et c’est aussi le premier chant de mon prochain album.

Album cette fois entièrement dédié à Puccini. Une petite révolution ou une évolution artistique?
Toute mon enfance a été nourrie par Wagner, je me suis donc naturellement tourné vers ce compositeur pendant des années. Mais Puccini restait proche de mon cœur. Après des années où j’ai tenu à peu près tous les grands rôles, je me sentais enfin prêt pour me lancer avec Antonio Pappano (à la tête de l’Orchestra dell’Accademia nazionale di Santa Cecilia à Rome) dans cette nouvelle aventure. L’enregistrer en Italie a contribué à entretenir cette magie. Cet album offre une vue d’ensemble de l’œuvre de Puccini et permet de souligner l’évolution de son style, de la jeunesse à la maturité. Il commence avec les premiers opéras, Le Villi, Edgar, Manon Lescaut, et continue avec les grands La Bohème, Tosca et Madame Butterfly, puis les œuvres moins connues, comme Il Tabarro et La Fanciulla del West.

Vous dites souvent que l’opéra est comme un rêve…
En effet… Je m’aperçois que les gens perdent de plus en plus confiance en leur imagination, alors que nous, les artistes, nous n’attendons qu’une chose: que le public entre dans notre monde mystérieux. Regardez autour de vous ! Dans ce monde ultra-connecté, plus personne ne prend le temps de lire un livre, de rêver, de se laisser aller… Alors, oui, l’opéra est un rêve, un rêve à apprivoiser.

Finirez-vous par chanter Tristan?
Mon programme est booké jusqu’en 2021. A ce moment-là, j’aurais passé la cinquantaine, peut-être que je serai enfin prêt. C’est une pièce techniquement très difficile, il faut beaucoup d’endurance pour la chanter en entier. —

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Siphra Moine-Woerlen