La restauration de la forêt vierge artistique d’Henri Rousseau

Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope, la dévore. La panthère attend avec anxiété le moment où, elle aussi, pourra en avoir sa part. Des oiseaux carnivores ont déchiqueté chacun un morceau de chair de dessus le pauvre animal versant un pleur! Soleil couchant.

La restauration de la forêt vierge artistique d’Henri Rousseau © Mark Niedermann

© Mark Niedermann

Avec sa peinture, Henri Rousseau (1844 – 1910) a franchi des frontières et exploré des terres vierges. Il su ouvrir à l’art des mondes nouveaux, qui ont notamment influencé les cubistes et les surréalistes. À travers ses compositions souvent oniriques et son style pictural original, Rousseau symbolise la redécouverte de l’imaginaire au début de l’art moderne. Il n’a réussi que tardivement à s’imposer dans les milieux artistiques parisiens et ses salons. Ce sont des poètes comme Apollinaire et des artistes comme Picasso, Léger, Delaunay et Kandinsky qui ont été les premiers à prendre conscience de son importance exceptionnelle. Le célèbre tableau de jungle de Rousseau, Le lion, ayant faim, de la Collection Beyeler a fait l’objet de travaux de restauration en collaboration avec la Fondation BNP Paribas. Ce tableau si apprécié du public a retrouvé place dans les salles de la Fondation Beyeler.

La restauration de la forêt vierge artistique d’Henri Rousseau © Mark Niedermann

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Le double objectif du projet de restauration était d’entreprendre l’étude scientifique de la technique picturale et des matériaux utilisés par Henri Rousseau et de se livrer à une enquête sur l’histoire de la restauration de cette toile. Parallèlement aux recherches d’histoire de l’art, ces découvertes ont livré de vastes informations  sur cette peinture et peut-être même répondre à des questions de datation. Les restaurateurs ont aussi su améliorer des restaurations réalisées autrefois sur des manques de la couche picturale afin de permettre une nouvelle présentation de l’œuvre sous une forme aussi authentique que possible.

 

Déroulement de la restauration
Les travaux de restauration de la toile ont pu être achevés au terme d’un peu plus d’une année. Leur objectif était d’optimiser l’aspect esthétique de l’œuvre. La couche picturale était en excellent état, bien que plusieurs couches de saleté et quelques dégâts mineurs remontant au passé aient légèrement porté préjudice à son apparence. D’importantes recherches préalables ont été indispensables pour pouvoir définir un concept de restauration approprié. C’est ainsi que des reproductions historiques de ce tableau ont permis certaines déductions à propos d’anciens repeints. Des analyses scientifiques ont confirmé que l’identité de composition et de datation de ces repeints avec la couche picturale originale de Rousseau. On peut donc en conclure qu’ils sont dus à l’artiste lui-même, raison pour laquelle on les a laissés en place, malgré l’altération de la couleur.

La restauration de la forêt vierge artistique d’Henri Rousseau © Mark Niedermann

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D’autres recherches ont permis d’élucider plusieurs questions majeures sur la technique de travail de Rousseau. L’artiste commençait par dessiner certaines parties à la mine de plomb, puis réalisait une esquisse de la composition principale à la peinture à l’huile bleu de Prusse foncé, avant de s’engager dans le processus pictural proprement dit. Des radios révèlent qu’il accordait une grande importance au contraste entre les fourrés sombres et le ciel clair de l’arrière-plan; il a en effet couvert tout à la fin de peinture bleu clair ces réserves entre feuillages et branches.

L’examen de la surface picturale a été particulièrement captivant. Au fil des ans, un mince film grisâtre de saleté ainsi que des voiles blancs localisés s’étaient déposés sur la surface. Les retirer était un des objectifs majeurs de la restauration, mais des essais à l’aide de méthodes de nettoyage courantes à l’eau ou aux solvants ont montré qu’ils attaquaient la couche picturale. Des analyses chimiques de la peinture ont révélé pourquoi: Rousseau ne travaillait pas avec de la peinture à l’huile pure, mais y mélangeait des éléments riches en protéines (tempera), qui ne sont toujours pas solubles plus de 100 ans plus tard. Il s’agit là d’une toute nouvelle découverte sur la technique picturale de Rousseau, dont l’étude se poursuivra après la fin de la restauration. Enfin, les restaurateurs ont réussi à mettre au point une méthode de nettoyage à sec avec des éponges en latex synthétiques, qu’ils ont passées précautionneusement sur la surface du tableau. Les «grumeaux» d’éponge qui se détachent emprisonnent la saleté superficielle. Une toute dernière étape a constitué à corriger de minuscules éclats de la couche picturale. À peine visibles pour le spectateur, ils n’en nuisaient pas moins à l’effet général.  Ils ont d’abord été rebouchés, pour retouchés à l’aide de pigments avec la plus extrême retenue afin de respecter l’aspect vieilli de l’œuvre et de préserver son originalité.

Grâce à ces opérations, la toile a retrouvé toute sa force chromatique et sa profondeur d’origine. L’application de couleur par l’artiste apparaît à nouveau dans ses nuances les plus subtiles.

La restauration de la forêt vierge artistique d’Henri Rousseau © Mark Niedermann

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Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope
Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope, la dévore. La panthère attend avec anxiété le moment où, elle aussi, pourra en avoir sa part. Des oiseaux carnivores ont déchiqueté chacun un morceau de chair de dessus le pauvre animal versant un pleur! Soleil couchant.
Titre complet du tableau figurant dans le catalogue du Salon d’automne, Paris, 1905.

Le tableau de jungle de grand format Le lion, ayant faim occupe une place toute particulière dans l’œuvre de Rousseau. C’est en effet sa première toile à avoir été acceptée par un jury: en 1905, elle a obtenu une place d’honneur au prestigieux Salon d’automne, tandis que dans la salle voisine, les Fauves — Henri Matisse, André Derain, Maurice de Vlaminck — faisaient une entrée remarquée sur la scène artistique. Le lion, ayant faim est par ailleurs la première œuvre de Rousseau à avoir été reproduite dans un périodique et à avoir accédé au marché de l’art. Le célèbre marchand d’art Ambroise Vollard l’a acquise en 1906 pour 200 francs. Un an plus tard, la mère de Robert Delaunay a fait l’acquisition de La charmeuse de serpents. Peut-être doit-on à ce double succès commercial que dans les dernières années de sa vie, Rousseau ait réalisé plus de vingt représentations de jungle.

Rousseau vivait et travaillait à Paris dans un modeste salon-atelier du quartier Montparnasse. Il renonça en 1893 à son activité de douanier pour se consacrer entièrement à la peinture. Il composait également des pièces de musique, écrivait des pièces de théâtre bouffonnes (il était très lié, ainsi, à Alfred Jarry) et donnait des cours de peinture et de musique destinés aux enfants comme aux adultes. En 1891, quand Henri Rousseau exposa son premier tableau de jungle, Surpris!, au Salon des Indépendants, le peintre suisse Félix Vallotton rédigea dans Le Journal Suisse du 25 mars le premier commentaire élogieux, «M. Rousseau devient plus stupéfiant d’année en année […]; il écrase tout. Son tigre surprenant une proie est à voir; c’est l’alpha ou l’oméga de la peinture, et si déconcertant que les convictions les plus enracinées s’arrêtent et hésitent devant tant de suffisance et tant d’enfantine naïveté. Tout le monde ne rit pas, du reste, et certains qui en auraient envie s’arrêtent bientôt; il est toujours beau de voir une croyance, quelle qu’elle soit, si impitoyablement exprimée. J’ai pour ma part une estime sincère pour ces efforts, et je les préfère cent fois aux déplorables erreurs d’à-côté.»

La restauration de la forêt vierge artistique d’Henri Rousseau © Mark Niedermann

© Mark Niedermann

Une jungle imaginaire influente
On date généralement Le lion, ayant faim de 1905. Il est pourtant très vraisemblable qu’il ait été peint dès 1898, pour le Salon des Indépendants. Cette toile était alors intitulée La lutte pour la vie. Rousseau n’a, dans aucun autre tableau de jungle, placé l’horizon aussi bas et n’a façonné les feuillages avec une telle transparence. Pour le regard du spectateur, le lion et l’antilope sont placés exactement au centre de l’image, les autres animaux étant répartis tout autour, comme sur un panorama: la panthère, les oiseaux carnivores et sur la gauche, légèrement dissimulée, une grande créature hybride et hirsute (ours, oiseau ou singe), avec un bâton dans ses griffes. Cette terrible scène de mise à mort est éclipsée par la présence des feuillages décoratifs, puissamment modelés, aux tons de vert subtilement nuancés. Ce n’est pas la lutte à mort qui domine l’action picturale, c’est la végétation.

N’ayant jamais vu de forêt vierge, Rousseau s’est inventé dans sa peinture une jungle et ses habitants exotiques avec d’autant plus de fantaisie et de goût pour les couleurs éclatantes. En revanche, il connaissait bien les plantes exotiques et les enclos d’animaux du Jardin des Plantes. Il s’inspirait aussi largement de cartes postales, de photographies, de gravures populaires et d’illustrations de revues. Il lui arrivait souvent de copier ces «modèles» sur ses toiles à l’aide d’un pantographe, un dispositif technique permettant de reproduire des dessins à la même échelle, agrandis ou réduits. De nombreux accessoires ou formes animales paraissent ainsi «collés» — un procédé artistique absolument novateur pour de nombreux peintres du XXe siècle, de Pablo Picasso et de Georges Braque jusqu’à Roy Lichtenstein en passant par Max Ernst.

Les tableaux de jungle de Rousseau n’ont sans doute pas été étrangers au goût pour l’exotisme et à l’aspiration aux motifs d’inspiration coloniale, qui (avec le cubisme et le futurisme) ont caractérisé le mouvement Art déco. Une photo de 1929 nous montre par exemple la toile La charmeuse de serpents, accrochée dans le salon de l’influent créateur de mode et mécène parisien Jacques Doucet. Et plusieurs décennies après les «Jungle Sounds» de Duke Ellington, la pochette de l’album «Thelonious Monk plays Duke Ellington» édité en 1955 sera illustrée par Le repas du lion de Rousseau, à l’exotisme mystérieux. Les paysages fantaisistes de Rousseau ont continué à être une source d’inspiration presque magique de longues années après leur création.

 

Heures d’ouverture de la Fondation Beyeler: tous les jours 10h00–18h00, le mercredi jusqu’à 20h00

 

http://www.fondationbeyeler.ch/

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