Homme politique 2.0, Manuel Valls est sans doute le meilleur de sa génération. Figure paroxystique de l’ère de l’image, il se vit comme l’acteur d’un grand spectacle. L’ action publique n’a plus de prise sur les événements; il le sait, s’en accommode. Faisant mine de devoir composer avec un président – dont l’invraisemblable inertie l’arrange bien –, il attend la fin de cette étrange séquence escargot pour se lancer en son nom propre.

Par Charles Consigny

Manuel Valls paraît plus jeune qu’il ne l’est en réalité, et aussi plus vide. Son côté Ken – une gestuelle mécanique et un look lisse – en fait un homme politique de série américaine, qui serait tout à fait convaincant dans un rôle d’agent secret, de garde du corps ou d’avocat de choc. Pourtant, l’actuel premier ministre de la France est un apparatchik à l’ancienne qui est loin d’innover dans sa manière de faire de la politique.
A 53 ans, l’homme a commencé sa carrière à peine majeur, en 1980, au Mouvement des jeunes socialistes puis à l’UNEF, le principal syndicat étudiant français. C’est un classique du Parti socialiste que de débuter par les associations de jeunesse. Sa force a été de se faire remarquer dès cette époque par le premier ministre d’alors, Michel Rocard, et de se voir confier la gestion des relations de ce dernier avec les milieux étudiants, avant d’intégrer pour de bon son cabinet à Matignon, qu’il retrouva sous Lionel Jospin, dont il dirigea le service de presse jusqu’en 2002. Les Français ont longtemps connu Manuel Valls comme simple maire d’Evry, simple mais médiatique maire d’Evry, ville dont il avait fait le laboratoire de ses idées, singulières à gauche. Il y fit en effet installer des centaines de caméras de vidéosurveillance et recruta des policiers municipaux en nombre (qu’il arma), faisant ainsi baisser l’insécurité, un thème qui, avec le libéralisme économique (tout relatif), sera l’un de ses marqueurs. Alors que la droite préemptait le terrain de la lutte contre la délinquance, en particulier grâce à un Nicolas Sarkozy particulièrement offensif sur le sujet, la gauche répondait globalement par des discours qui passaient pour naïfs, laxistes et bien-pensants, éloignant des électeurs en demande d’action publique réelle contre les désagréments de leur quotidien. C’est, avec le Kärcher, cette question rentrée dans l’histoire contemporaine du ministre de l’Intérieur Sarkozy à une habitante de la banlieue parisienne accoudée à son balcon : « Vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser.» En 2007, le même Sarkozy fit une danse du ventre insistante au maire d’Evry pour que celui-ci intègre son gouvernement, au nom de « l’ouverture ». Proposition déclinée par un animal politique habile, qui n’oubliait pas que patience et persévérance dans le temps long sont des alliées pour qui aspire aux plus hautes fonctions de l’Etat. L’histoire lui donna raison, puisqu’il put, sous une présidence de gauche, atteindre l’antichambre du Saint Graal élyséen qu’est l’Hôtel de Matignon.

Homme de réseaux, probable franc-maçon, Valls est rapide, brutal, dur avec ses collaborateurs, travailleur et cassant. Il s’agace et s’ennuie vite, demande beaucoup, dévore les sondages et se déplace tout le temps.

Homme de réseaux, probable franc-maçon, Valls est rapide, brutal, dur avec ses collaborateurs, travailleur et cassant. Il s’agace et s’ennuie vite, demande beaucoup, dévore les sondages et se déplace tout le temps. Son œil est rivé sur le cap qu’il s’est fixé. Il n’en dévie pas et évite tout ce qui pourrait l’en détourner. Il écrase tous ceux qui pourraient l’empêcher d’avancer. Résultat, il est dans son camp le seul de sa génération à faire sérieusement figure de présidentiable. Qui se souvient de Vincent Peillon, qui croit que les Moscovici, Cambadélis, Dray ou autres Montebourg peuvent vraiment se lancer, dès 2017 ou en 2022, dans la course à l’Elysée ? Sauf peut-être s’agissant d’Arnaud Montebourg, qui a fait plus du triple du score de Valls à la primaire socialiste, personne ne songe sérieusement à ceux qui faisaient encore figure de concurrents pour Valls il y a quelques années. Son manque d’assise dans la majorité est fréquemment pointé. Manuel Valls n’aurait pas le soutien des parlementaires. N’a-t-il pas obtenu pourtant, après un très beau discours prononcé au lendemain des attentats à Charlie Hebdo, en janvier 2015, une standing ovation de toute l’Assemblée émue, droite comprise ? Valls est un orateur comme il y en a peu, comme il y en a une dizaine en politique tous les quinze ans. Il retourne les salles, fait vibrer les jeunes militants et pleurer les vieux. Il sait tirer sur les cordes sensibles. Il connaît à la fois son gauchisme et son patriotisme. Il mouille la chemise.

Celui qui s’est parfois lui-même défini comme « blairiste » incarne la mue de la gauche française. Les «frondeurs», l’aile dure de la majorité, lui reprochent cette inclination pour, en gros, la social-démocratie, faite, au nom du pragmatisme, d’un mélange de libéralisme économique et de fermeté sur les questions de sécurité et d’immigration.

Celui qui s’est parfois lui-même défini comme « blairiste » incarne la mue de la gauche française. Les « frondeurs », l’aile dure de la majorité, lui reprochent cette inclination pour, en gros, la social-démocratie, faite, au nom du pragmatisme, d’un mélange de libéralisme économique et de fermeté sur les questions de sécurité et d’immigration. C’est le courant qui prend acte de ce que la mondialisation aurait enterré les idéologies, empêché de faire une nouvelle société, interdit de faire de la justice sociale à l’échelle des nations. Or il y a encore beaucoup de gens, dans les rangs de la gauche, qui rêvent, pour faire simple, de la fin de la propriété privée. Nombreux sont ceux qui voudraient voir les banques et les grandes entreprises nationalisées, le salaire minimum multiplié par deux ou trois et les successions taxées à 100%. Lorsque François Hollande s’est rendu récemment à Cuba, c’est une délégation de ministres et de parlementaires plus qu’enthousiastes qui l’accompagnait. Il fallait voir la ministre des Sports s’ébaubir des qualités du système éducatif cubain et le député communiste André Chassaigne ne rien trouver à redire au pays qu’il visitait. Comme le fossé qui sépare ces gens de leur camarade Valls est grand ! Moins grand pourtant, et c’est encore une habileté de ce dernier, que celui qui les sépare de gens comme Emmanuel Macron, un autre espoir de la gauche qui plaît surtout à droite.
Communicant avant tout, adepte de la politique publicitaire, des messages, des slogans, des enquêtes qualitatives, pragmatique et carriériste, Manuel Valls est en phase avec l’esprit du temps. En privé, il confie avoir pris acte de l’inertie qui va caractériser le quinquennat Hollande. Lui premier ministre, il ne réformera pas, et au fond, cela l’arrange. Il parle, il se borne à parler, à faire des rodomontades, à montrer ses muscles. Il distille une identité
politique, il se construit une image. Il pourra toujours dire que, s’il n’a pas pu appliquer ses idées, c’est parce que le président l’en empêchait. Il attend. Avec méthode, il écarte ses adversaires. Il ne fait pas d’erreur, il ne fait pas grand-chose. C’est ce qui fera, demain, qu’il s’imposera: il ne sera pas le meilleur, juste le seul. —

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A propos de l'auteur

Charles Consigny
Un regard critique sur la politique

Juriste, éditorialiste au Point, l'auteur de L'âge tendre livre son point de vue tranchant sur l'actualité politique.