Reportage  et rencontres Paul-Henry Bizon

Palace de poche adoré des Parisiens depuis son ouverture en 1929, le Prince de Galles déroule sa vie singulière à l’ombre de ses illustres confrères, comme le George V ou le Plaza Athénée. Il n’a pourtant rien à leur envier tant son histoire a connu des heures glorieuses. Une élégante mosaïque où se croisent Marlene Dietrich, Elvis Presley, Winston Churchill… et qu’on redécouvre avec bonheur depuis sa réouverture en mai dernier.


On n’entre pas dans un palace sur la pointe des pieds. Pas plus qu’on n’y entre avec l’arrogance du parvenu. Il faut y pénétrer avec souplesse, d’un pas ample mais mesuré, simplement, c’est-à-dire avec l’assurance sophistiquée du naturel. On n’y vient pas pour se montrer mais pour participer. Les palaces sont des lieux d’élégance, de culture. Ce sont des livres d’heures, illustrés au fil des jours par le ballet des caractères, des personnalités. Rien d’élitiste ici, les palaces sont ouverts à tous, pour peu qu’on sache y vivre. L’épaisseur du portefeuille ne compte pas, seulement le goût du jeu, le plaisir subtil du théâtre. En cela, le Prince de Galles est un endroit unique à Paris, semblable au Raphael, avenue Kléber, une adresse discrète et spirituelle où aiment d’ailleurs se retrouver les artistes. Simon Rusconi, le nouveau directeur général, confirme cette singularité : « Le Prince de Galles est une « maison », dans le sens du mot tel qu’utilisé dans la haute couture ou à l’opéra : un écrin très intimiste où tous les gens – clients comme employés – se connaissent et jouent leur rôle. Ce n’est pas un hasard si le restaurant s’appelle La Scène.»

UN KING AU PRINCE
La scène, justement. Nous sommes en 1958. Elvis Presley a tout juste 23 ans. Il est au sommet de sa gloire. Devant des dizaines de caméras et de fans en pleurs, tout roi qu’il est, il doit satisfaire à ses obligations militaires et embarquer pour l’Allemagne. Au cours de ses deux années de service, Elvis viendra trois fois à Paris et prendra toujours ses quartiers au Prince de Galles. Témoin de ces séjours, Jean-Marie Pouzenc, l’auteur de 50 Ans avec Elvis aux Editions Didier Carpentier et président d’Elvis My Happiness, raconte : « C’est le mardi 16 juin 1959 qu’il arrive pour la première fois à Paris, à la gare de l’Est, venant d’Allemagne. Le lendemain après-midi, à 16h30, Freddy Bienstock organise une conférence dans les salons du Prince de Galles. Le contact avec les journalistes est excellent et Elvis semble bien s’amuser. Il répond sans embarras à toutes les questions:

– Ah ! Paris, quelle ville : tous ces cafés sur le trottoir et ces femmes qui n’ont pas l’air pressées…

– Brigitte Bardot ? C’est la huitième merveille du monde !

– Ce que je veux faire à Paris ? Me perdre dans la foule et m’amuser comme un gosse.

Elvis va prendre goût à Paris. Il gardera toute sa vie un souvenir ému de ces quelques semaines passées au Prince de Galles, son refuge, son point de repère dans la capitale et ses plaisirs. Jean-Marie Pouzenc poursuit: «En compagnie de ses amis, Elvis va surtout profiter des nuits parisiennes et le Lido deviendra l’un de ses points d’attache. Il prolonge parfois ses nuits avec toute l’équipe dans une petite boîte située rue de Ponthieu, le Ban Thue, jusqu’à huit ou neuf heures du matin. Il ramène ensuite tout le monde à l’hôtel et ne se lève qu’en fin d’après-midi, fait monter un petit déjeuner copieux et repart pour une nouvelle virée.»

Les fans sont au rendez-vous et siègent avec bonne humeur devant l’hôtel. Le King joue son rôle, arrive en décapotable et s’amuse de tout. L’époque est à la fête.

UN SYMBOLE DE MODERNITÉ
Il faut dire que l’histoire du Prince de Galles est étroitement liée à celle des fêtes parisiennes. Depuis les années 1850 jusqu’au début du XXe siècle, le quartier de l’Alma et la colline de Chaillot sont de vastes parcs champêtres qui accueillent quelques-uns des plus célèbres bals de la capitale, comme celui du jardin d’Idalie ou le bal Mabille, à l’emplacement actuel du 53, avenue Montaigne. Un esprit de légèreté et de mise en scène incarné par le surréalisme que l’on retrouve au Théâtre des Champs-Elysées, inauguré en 1913 par Gabriel Astruc, et dont les spectacles des
Ballets russes de Diaghilev et Nijinski faisaient se déplacer le Tout-Paris, Coco Chanel en tête.

« Un soir, Dizzy Gillespie dînait au restaurant. A côté, dans le grand salon, quelques musiciens animaient un mariage. A la fin du repas, il est monté chercher sa trompette dans sa chambre pour venir jouer avec eux toute la nuit ! »

Alfio Scandurra, premier maître d’hôtel depuis 1970

Bien que son architecture Art déco, imaginée par André Arfvidson, incarne l’optimisme, le Prince de Galles n’a pourtant pas connu que des années roses. A peine ouvert et c’est la terrible crise de 1929 qui sévit. Destiné à une clientèle américaine, l’hôtel subit le krach boursier de plein fouet. Dans les années 1930, l’intelligentsia yankee et l’aristocratie anglo-saxonne reviennent peu à peu dans la capitale. Paris est de nouveau une fête. Le bar ne désemplit pas et les cocktails s’enchaînent sur un air de charleston. Dans les couloirs, on croise Winston Churchill, Laurel et Hardy, Gina Lollobrigida, Rita Hayworth, Orson Welles, Zsa Zsa Gabor, Gary Cooper et, surtout, Marlene Dietrich, qui y loue sa suite à l’année. Malheureusement, en 1939, c’est l’Europe qui prend feu de nouveau et l’Ange bleu doit quitter précipitamment l’hôtel en laissant toutes ses malles. Six ans plus tard, elle revient les chercher, élégante jusque dans son uniforme américain. Hélas, dès juin 1940, le Prince de Galles est devenu une résidence pour les Allemands affectés au palais Bourbon. Les vêtements laissés par les clients ont été envoyés en Allemagne pour les habitants des villes bombardées. Ainsi ont disparu les robes si suggestives de Marlene…

UN LENT DÉCLIN
Après la guerre, la vie reprend doucement son cours. Les artistes retrouvent avec bonheur le chemin du Prince de Galles. En 1974, Marguerite Duras y tourne plusieurs scènes de son film India Song. L’atmosphère est toujours aussi élégamment détendue. Les anecdotes racontées par Alfio Scandurra, premier maîte d’hôtel entré au début des années 1970, retranscrivent l’esprit qui règne à l’époque: «Un soir, Dizzy Gillespie dînait au restaurant. A côté, dans le grand salon, quelques musiciens animaient un mariage. A la fin du repas, il est monté chercher sa trompette dans sa chambre pour venir jouer avec eux toute la nuit ! »

Les années 1980 ne feront pas exception à la règle et verront leur lot de vedettes défiler sur l’avenue George-V. L’hôtel est alors très prisé des tennismen qui viennent s’affronter sur la terre battue de Roland-Garros. On raconte d’ailleurs à demi-mot que l’époque n’était pas aussi stricte qu’aujourd’hui et que les soirées de ces sportifs étaient alors bien arrosées!

Dans un genre moins amusant, c’est aussi au Prince de Galles que Dalida tentera de mettre fin à ses jours après le suicide de son amant, Luigi Tenco. Une ombre sur cet almanach de fêtes qui annonce le déclin progressif du Prince de Galles. Victime de la spéculation immobilière et faute d’investissements, le palace périclite. Bien que le personnel y mette tout son cœur, cette adresse ouverte sous le signe de la modernité devient peu à peu désuète, jusqu’à son rachat par la famille Musallam, amoureuse des lieux depuis longtemps, et sa fermeture le 11 février 2011. Le Prince de Galles est alors à bout de souffle.

UNE NOUVELLE ÈRE
Deux ans et demi plus tard, le rideau s’est rouvert sur ce théâtre des élégances parisiennes désormais géré par l’américain Starwood. C’est à Pierre-Yves Rochon qu’a été confié le soin de réveiller cette belle endormie et de repenser le lobby et tous les espaces d’hébergement, 115 chambres et 44 suites. La décoration renoue avec le faste de l’Art déco, en vogue au début des années 1930. Une particularité que commente le décorateur : « L’Art déco est très caractéristique des intérieurs parisiens mais, fait étrange, il avait totalement disparu du paysage hôtelier de la capitale. C’était très important que le Prince de Galles retrouve son style originel et devienne le seul hôtel Art déco de Paris. » Mobilier sur mesure, décors en ébène de Macassar, sols de marbre Saint-Laurent, mosaïques, papiers peints manufacturés… Les plus belles maisons, tels Delisle, Pierre Frey ou Craman Lagarde, ont œuvré à ce renouveau. Au rez-de-chaussée, qui ne désemplit plus, c’est Bruno Borrione qui a apporté sa touche moderniste dans la conception de l’ambiance bohème du bar Les Heures et d’un écrin sur mesure pour la cuisine de Stéphanie Le Quellec : le restaurant La Scène. Au fil d’assiettes éclatantes d’audace et de maîtrise, on se laisse surprendre par la grâce incandescente de cette jeune chef, considérée à juste titre comme l’une des plus brillantes de sa génération. Une table qui incarne à elle seule le renouveau du Prince de Galles et qui vient d’être gratifiée, à peine un an après son ouverture, d’un premier macaron au guide Michelin. Qui ne doit rien au hasard. On n’entre pas dans un restaurant de palace sur la pointe des pieds. Pas plus qu’on n’y entre avec l’arrogance du parvenu. Il faut y pénétrer avec souplesse, d’un pas ample mais mesuré, simplement, c’est-à-dire avec l’assurance sophistiquée du naturel. Qu’on se le dise, le Prince de Galles est de retour aux affaires… —

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A propos de l'auteur

Paul-Henry Bizon
Fin limier

Fin limier à l’écriture mordante, Paul-Henry Bizon distille les tendances au fil des numéros et épingle les célébrités et politiques qui divisent.