Leur crime? Ne pas avoir su retenir l’âme de leur époux sur terre.

Dans certaines communautés hindouistes ultra-conservatrices du nord de l’Inde, perdre l’être cher relève parfois de la descente aux enfers. Poids des traditions, double peine… les veuves paient un lourd tribut. Selon certains esprits «fossilisés», elles porteraient malheur à qui oserait les approcher. Maudites, reléguées au rang de parias, ces femmes, jeunes ou âgées, se retrouvent à la rue, déshéritées, sans un sou, chassées par leur belle-famille, et parfois même par leurs propres enfants. Seule issue: l’exil.

C’est à Vrindavan, dans l’Etat d’Uttar Pradesh – région de naissance de Krishna –, ville rebaptisée «Cité des veuves», que ces naufragées trouvent refuge en attendant patiemment que la mort vienne à leur tour les faucher. Avec l’infime espoir de ne plus être seules et d’être recueillies par l’un des nombreux ashrams que comptent la ville en échange de longues prières quotidiennes ou, pour les plus «chanceuses», d’être «sauvées» par une ONG. Des cas isolés certes, mais des vies et des regards brisés sur lesquels le photographe Claude Renault a souhaité s’arrêter.

Parlez-nous de ces femmes. Qui sont-elles? D’où viennent-elles?
Parmi les veuves que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans l’ashram Sri Bagwan Bhajan à Vrindavan,  beaucoup étaient originaires du Bengale-Occidental, en particulier de Calcutta. Elles sont pour la plupart issues de classes moyennes ou de milieux très modestes. Elles ont été abandonnées par leur famille ou, parfois, n’en avaient plus avant d’arriver là. Et puis il y a celles qui ont pris la lourde décision de venir ici pour ne pas représenter une charge pour leurs enfants.

 

 


On dit des veuves qu’elles sont maudites. Rejetées par leur belle-famille et leur propre famille, elles sont soudainement déchues de leurs droits sociaux et familiaux. Peut-on dire de ces femmes qu’elles ont perdu toute forme d’identité?
Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elles perdent toute forme d’identité. Vous savez, il est toujours extrêmement difficile de percevoir la réalité indienne… Même pour moi, qui aie fait de si nombreux voyages en Inde, qui représentent plusieurs années de ma vie. L’Inde reste un monde à part, difficilement compréhensible pour nous, occidentaux. Je suis toujours surpris par ce pays, comme si j’y voyageais pour la première fois. Même si les veuves sont encore souvent accusées d’être responsables de la mort de leur mari et sont maudites par leur communauté, les choses évoluent heureusement à grande vitesse, grâce aux médias et à internet notamment.

Dans une société patriarcale comme l’Inde, tout particulièrement dans les régions les plus reculées et ultra-conservatrices du pays, quel sort réserve-t-on à ces femmes?
80% des veuves que j’ai rencontrées étaient originaires du Bengale-Occidental, un Etat que l’on ne peut pas classer comme ultra-conservateur. Pendant longtemps, cet Etat a fait partie, avec le Kerala, des Etats où le taux d’alphabétisation était le plus élevé du pays. Les 20% restant étaient originaires des régions de l’Uttar Pradesh et du Madhya Pradesh. Autrefois était pratiquée la tradition du Sati. Un rite funéraire très répandu dans le Rajasthan d’alors – lors des funérailles, les veuves se jetaient vivantes sur le bûcher de crémation de leur époux. Malgré son interdiction en 1829, le dernier cas recensé date de 2006, dans l’Etat du Madhya Pradesh.

Comment expliquez-vous une telle concentration de veuves à Vrindavan?
Vrindavan est une ville sainte – qui plus est le berceau de Krishna –, c’est un haut lieu de pèlerinage pour les hindous. Cette ville est connue de tous en Inde comme la «Cité des veuves», et compte de nombreux ashrams qui viennent en aide aux plus démunis grâce aux dons des pèlerins. C’est donc une destination familière pour ces veuves.


A quoi ressemble leur quotidien?

Pour pouvoir se nourrir gratuitement, ces femmes n’ont pas d’autre choix que de se rendre tous les matins à l’ashram en petits groupes ou seules pour prier et chanter des kirtans (prières chantées). Après plusieurs heures passées à prier, elles se dirigent vers une porte, non loin des cuisines, où une employée de l’ashram est là pour leur délivrer un jeton qui leur donne accès à un repas chaud. Un repas leur est servi quotidiennement, à condition bien sûr qu’elles aient activement participé aux kirtans. En dehors de l’ashram, elles partagent des chambres en ville et parcourent les rues en faisant l’aumône aux abords des temples et autres lieux de culte.

Dans un autre ashram que j’ai eu la chance de visiter lors de ce reportage, la situation était différente. Une centaine de veuves y étaient totalement prises en charge par des organisations non gouvernementales. Non seulement ces ONG leur offraient une chambre individuelle, mais elles leur proposaient également des formations afin qu’elles puissent apprendre un métier (souvent lié à la couture) et ainsi subvenir à leurs besoins.

 

 


Vous ont-elles donné l’impression d’être en totale rupture avec le monde des vivants?  
Je dirais surtout qu’elles sont en totale rupture avec la société indienne. Elles vivent en marge de la société et, en un sens, elles constituent une sorte de caste fermée sur elle-même.

Pensez-vous que ces ashrams parviennent à leur apporter un peu d’espoir ou ne sont-ils que des mouroirs pour celles qui ont tout perdu?

Pour être tout à fait honnête, l’ashram Sri Bagwan Bhajan avait tout d’un mouroir. Il y régnait une atmosphère de totale résignation mêlée d’ennui. Il faut dire qu’en dehors des prières et des repas, les veuves passent le plus clair de leur temps allongées à même le sol. Elles sont pour la plupart résignées et acceptent complètement leur sort. Il arrive que certaines femmes soient plus rebelles et qu’elles en fassent un peu à leur tête, mais c’est assez rare. Mais ce qui est certain, c’est que la religion permet à ces femmes de survivre.

Sont-elles solidaires entre elles? Parlent-elles facilement de leur histoire et de leur passé?
Heureusement, ces femmes sont très solidaires entre elles et passent la plupart de leurs journées ensemble. Par contre, elles n’ont jamais souhaité me parler de leur passé.

 

 



L’Inde est un pays grand comme un continent, une nation à plusieurs vitesses. Difficile alors de comprendre les océans qui séparent certaines régions des autres. Alors qu’en Inde comme dans de nombreux pays d’Asie on voue un profond respect aux anciens, comment expliquer de tels écarts culturels et comment une totale déshumanisation de la femme est-elle possible? L’Inde ne se revendique-t-elle pas comme étant la plus grande démocratie du monde?
C’est bien le paradoxe de l’Inde. On la compare d’ailleurs souvent à son voisin chinois. L’Inde est sans doute la plus grande démocratie du monde, mais sa religion la maintient dans un monde à part, un monde où les traditions sont lois. La plupart des autres pays asiatiques sont majoritairement bouddhistes ou athées, comme en Chine. Je crois sincèrement que l’écart est lié à la religion et au système des castes – c’est là que réside toute la singularité sociologique de l’Inde encore aujourd’hui. Bien que ce soit un pays que j’aime profondément, ces réalités peuvent parfois me déranger et me révolter. Vous savez, le pays de Gandhi porte en lui la marque d’une violence extrême.


La condition de la femme est un sujet brûlant en Inde. Diriez-vous que le poids des traditions et que le fanatisme religieux priment sur le droit des femmes? Que fait concrètement le gouvernement indien pour leur venir en aide?
Le poids des traditions est terrible en Inde, et la religion omniprésente au quotidien. Je ne suis pas en mesure de dire ce que fait ou pas le gouvernement Indien (parti nationaliste hindou) depuis cinq ans et je ne crois pas d’ailleurs que ce soit sa priorité pour l’instant. Bien que la constitution indienne garantisse des droits aux veuves, une grande majorité d’entre elles n’en ont malheureusement pas connaissance. Lors d’un récent voyage, j’ai essayé de revenir dans cet ashram et on m’a refusé l’autorisation d’entrer. L’accès dans ces lieux est désormais interdit aux photographes et aux journalistes. Toutefois, je dois dire que depuis mon dernier reportage la situation a favorablement évolué.

 

 


Pensez-vous que les mentalités puissent changer?
Même si la société change peu à peu, la coutume reste ancrée dans les mœurs. Mais je dois dire que depuis mon premier séjour en Inde en 1984, les choses ont considérablement changé. Bien sûr, les mentalités évoluent davantage dans les zones urbaines que dans les Etats les plus religieux et conservateurs… Mais, désormais, les Indiens ont accès à internet même dans les villages les plus reculés ou les bidonvilles que je connais.


Quel souvenir gardez-vous de ce reportage ?
J’ai été très touché par la gentillesse et l’accueil des veuves avec lesquelles j’ai sympathisé. Savitri, la plus ancienne, était toujours la première à venir me saluer, toute courbée sur son bâton, tout sourire. Une femme vraiment émouvante.–

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Delphine Gallay