Attention, n’allez pas le froisser, il risquerait d’avoir une dent contre vous et cela pourrait se finir autour d’un festin où vous seriez le mets principal. C’est en tout cas ainsi que procèderait Hannibal, le plus célèbre des cannibales, que Mads Mikkelsen incarne en ce moment dans la série du même nom.

Pommettes saillantes, regard glacial, du haut de son 1 m 83, l’homme intimide. En tout cas jusqu’à ce qu’un sourire fende ses minces lèvres et qu’une poignée de main chaleureuse accompagne un jovial «Hello!». On a beau lui attribuer les rôles les plus terribles de l’histoire du cinéma, Mads Mikkelsen reste un mec cool à la joie de vivre communicative et à l’œil pétillant. Il nous a donné rendez-vous dans les rues de Nørrebro, dans le nord-ouest de Copenhague, où il a passé son enfance. De l’eau a coulé sous les ponts depuis que Mads – prononcez Mas – jouait au ballon et se faisait courser par les gamins de la banlieue. Ici, les nombreux pubs ont cédé la place à des boutiques de créateurs et à des cafés design où le bio est de mise. Aux coins des rues se croisent de jeunes hipsters qui ont pris d’assaut cet ancien quartier ouvrier aux loyers encore relativement bas. Avec une joie presque enfantine, Mads prend plaisir àMads Mikkelsen par Richard Heiko remonter ces rues, comme on remonte dans ses souvenirs. Il nous montre les aires de jeux où il s’amusait avec son frère aîné Lars, la cour de son ancienne école où il avait l’habitude de sécher les cours. Bagarreur, il se croyait toujours plus fort qu’il ne l’était en réalité, ce qui lui a valu nombre de bleus et jeans troués, se souvient-il. «Enfant, je voulais être comme Bruce Lee; je voulais marcher comme lui, me battre comme lui et, après, je suis devenu danseur. Je ne sais pas ce qui s’est passé!» s’étonne-t-il en plaisantant, alors qu’il allume une énième cigarette. «J’ai commencé à fumer très jeune, pour faire comme mon frère. J’ai toujours voulu lui ressembler, c’est peut-être pour ça que je suis devenu acteur comme lui», lâche-t-il pensif. En approchant d’un studio de danse, le Danois évoque sa passion pour le ballet, qu’il découvre sur le tard à 17 ans. Mais, à l’époque, son plus grand souci n’était pas son âge, mais d’éviter d’être la risée de ses amis, plutôt branchés foot. «J’ai dû faire passer le ballet pour un truc super cool. J’ai dit à mes potes qu’il y avait plein de filles en jupe et collants et très peu de garçons. Donc zéro concurrence! Plusieurs ont commencé à prendre des cours…», se souvient-il en riant. «Sans la danse, je n’aurais jamais commencé le cinéma», poursuit-il en redevant sérieux.

 

De l’ombre à la lumière
Enfant de banlieue, d’une mère infirmière et d’un père syndicaliste, la comparaison avec Billy Elliot est inévitable. Tout comme le jeune Anglais, Mads s’extrait de la misère par la danse, qu’il pratique professionnellement pendant huit ans. Le cinéma, ni lui ni son frère n’en rêvaient à l’époque. «Mes parents ne m’ont jamais emmené au théâtre, mais on était fascinés par les cassettes de radio-théâtre qu’enregistrait mon père, se souvient Mads. On écoutait du Sherlock Holmes, des histoires d’horreur et des sketches comme ceux des Monty Python. Mais on n’a jamais espéré travailler dans ce monde-là. Trop inaccessible Il finit pourtant par se lasser de la rigidité et des conventions de la danse. Désirant s’exprimer pleinement, il intègre à 26 ans la Arhus School of Theater. Alors qu’il est en dernière année, l’assistant d’un certain Nicolas Winding Refn (Bronson et Drive), inconnu à ce moment-là, le repère pour jouer dans Pusher, son premier film. La boule à zéro, Mads Mikkelsen y interprète Tonny, un junkie à l’accent incompréhensible et au débit de parole plus rapide que celui de sa gâchette – nous rappelant quelque part Vincent Cassel dans La Haine. Coup de pouce du destin ou coïncidence incroyable, le film, qui est une réussite, sort alors que Mads obtient son diplôme. Sollicité de toutes parts, l’acteur enchaîne les films danois les plus variés (Bleeder, Open Hearts, Les Bouchers Verts, Adam’s Apples) jusqu’à ce qu’un coup de téléphone vienne chambouler sa vie: à l’autre bout du fil, Hollywood lui ouvre grand ses portes en lui offrant le rôle du méchant dans le nouveau James Bond, Casino Royale. Mads Mikkelsen devient Le Chiffre, le premier méchant sorti de l’imagination de Ian Fleming, un as des mathématiques et de la torture, comme en témoigne la scène de la chaise sans fond, que les messieurs n’ont certainement pas oubliée. Les critiques sont unanimes: en un film, Daniel Craig et Mads Mikkelsen deviennent des stars planétaires.

Mads Mikkelsen par Richard Heiko

Le méchant idéal
Lorsqu’on lui fait remarquer qu’il a l’habitude de jouer des rôles de vilain, Mads s’étonne: «C’est fou ça! J’en ai joué trois dans ma vie et c’est la seule image que les gens retiennent de moi.» Oui, sauf qu’il le fait tellement bien que, forcément, on s’en souvient. Et les personnages complexes et «un peu tordus sur les bords», il adore ça. «Quand je joue un méchant, j’essaie de lui trouver un côté attachant qui le rende humain pour que le spectateur puisse s’identifier à lui. C’est cette fêlure, cette contradiction qui feront vivre le personnage», explique-t-il. A 50 ans, Mads en a vu passer des rôles de déséquilibrés: du médecinmads2 du roi devenu amant de la reine dans Royal Affair à l’amant bisexuel dans Shake it all about en passant par un mercenaire muet dans Le Guerrier silencieux, un marchand de chevaux en quête de justice dans Michael Kohlhaas ou le compositeur et chef d’orchestre colérique dans Coco Chanel & Igor Stravinsky. Mais c’est son interprétation d’un éducateur injustement accusé de pédophilie dans La Chasse – par le réalisateur du glaçant Festen – qui lui vaut le Prix d’interprétation masculine à Cannes en 2012. Sur la vie personnelle du Danois, on ne sait presque rien. Installé depuis 2012 à Toronto pour les besoins du tournage de Hannibal et marié depuis quinze ans avec la chorégraphe Hanne Jacobsen, avec qui il a eu deux enfants, Mads aime garder le mystère autour de lui pour ne pas mettre en danger ses personnages. «En tant qu’acteur, je dois mentir assez pour que les gens pensent que je suis réellement ce personnage à l’écran. S’ils me voient et disent «Oh, c’est le gars qui aime les saucisses!», ça casse tout», assure-t-il d’un air faussement sérieux.

 

Un rôle à sa mesure
Avec Hannibal en 2013, Mads trouve enfin un rôle où tout son talent peut s’épanouir. Un psychopathe, un tueur en série et un fin gourmet tiré à quatre épingles, tout en un, il ne fallait pas plus pour le convaincre. «J’avais peur de faire de la télé, car ça t’engage à tenir le même rôle pendant plusieurs saisons. Mais la complexité du personnage m’a plu. Hannibal Lecter n’est pas un psychopathe traditionnel: rien dans son enfance n’explique ses actes. Il voit de la beauté là où nous voyons la mort et l’horreur. Il ne pourrait être plus près du Satan. C’est un ange déchu!» s’enthousiasme-t-il. Quant à la suite de sa carrière, Mads n’a pas de souhait particulier. Son seul désir une fois que le tournage de Hannibal sera terminé: rentrer à Copenhague, retrouver ses partenaires de tennis et son équipe de handball, partager une bière avec eux et renouer avec les cinéastes maison, «à qui [il doit] tout».

HANNIBAL, Mads Mikkelsen en tant que Dr. Hannibal Lecter © Robert Trachtenberg/NBC

 

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A propos de l'auteur

Andrea Machalova
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