Businesswoman accomplie, collectionneuse invétérée et icône de mode intemporelle, Iris Apfel surprend autant qu’elle fascine. A 94 ans, la tête bien sur les épaules, elle n’a rien perdu de son humour décapant.

Par Andrea Machalova | Photos Gabriel de La Chapelle

Cling, cling, cling… c’est un doux cliquetis qui annonce l’arrivée d’Iris Apfel. Il ne s’agit pas du claquement de ses talons résonnant sur le sol – à 94 ans, la dame se cantonne aux semelles plates –, mais de celui de ses nombreux colliers et bracelets chinés aux quatre coins du monde et dont elle ne se sépare jamais. «A 11 ans, j’ai fait l’école buissonnière pour partir à la conquête de Manhattan. J’y ai découvert Greenwich Village, où j’ai acheté mon premier accessoire: une broche qu’un antiquaire m’a généreusement laissée pour 65 cents.» Sa passion pour la mode, éveillée dans les allées de la boutique de vêtements de sa mère, qui «avait le don d’accessoiriser n’importe quelle tenue», ne la quittera plus. Aujourd’hui, les costumes de la nonagénaire occupent les deux étages de son appartement sur Park Avenue, à Manhattan, dont les stores éternellement baissés protègent des rayons du soleil les précieuses étoffes.

© Gabriel de La Chapelle«Star gériatrique»
En 2005, le Metropolitan Museum of Art de New York, dont l’exposition de la rentrée est subitement annulée quelques semaines avant le vernissage, décide de consacrer à Iris Apfel une rétrospective phénoménale, installée en un temps record. Rara Avis (Rare Bird) : The Irreverent Iris Apfel (Oiseau rare : l’irrévérente Iris Apfel) et son univers décalé sont un franc succès. Les tenues excentriques de la dame s’exposent aux quatre coins du musée dans une fabuleuse mise en scène, attirant la curiosité des plus grands couturiers, comme Carla Fendi, Giorgio Armani ou Karl Lagerfeld. Propulsée au rang de it girl, Iris Apfel avec ses lunettes hublots taille XXL fait la une des magazines, lorsqu’elle ne s’affiche pas au premier rang des plus grands défilés.

Devenir icône de mode sur ses vieux jours, c’est pourtant bien
la dernière chose dont Iris Apfel rêvait. «C’est juste arrivé en vieillissant. Mon mari et moi, on en riait souvent. Je ne fais rien différemment aujourd’hui de ce que je faisais il y a vingt ans. J’ai toujours eu une façon un peu décalée de m’habiller et une certaine obsession pour l’accessoire. Mais ce n’est pas non plus comme si j’avais inventé la pénicilline!» s’étonne Iris Apfel, qui s’est récemment autoproclamée «star gériatrique». En début d’année, c’est Le Bon Marché, à Paris, qui lui a consacré une exposition, à l’occasion de laquelle la maison a réédité plusieurs objets signatures chers à la dame, tels un sac en laine de Mongolie, un nœud papillon géant, des lunettes de soleil démesurées, des colliers et des bracelets gigantesques, un mug et des cartes postales.

«On m’a dit une fois: «Tu n’es pas jolie et tu ne le seras jamais. Mais ce n’est pas grave. Tu as quelque chose de bien plus important: tu as du style»

«No trends, no rules»
Si Iris Apfel attire aujourd’hui autant qu’elle surprend, c’est bien pour son sens de la mode infaillible, jusque dans la démesure. Elle n’a aucun mal à associer une robe Dior haute couture avec des accessoires dénichés au marché aux puces, à accumuler des bracelets et des colliers imposants ou des tissus aux motifs diamétralement opposés. Admiratif, Ralph Lauren est allé jusqu’à saluer son incroyable liberté lors d’une soirée new-yorkaise. Son secret? Iris Apfel ne suit aucune règle, comme elle s’amuse à le rappeler dans une publicité automobile dont elle est l’égérie. «On m’a dit une fois: «Tu n’es pas jolie et tu ne le seras jamais. Mais ce n’est pas grave. Tu as quelque chose de bien plus important: tu as du style», s’amuse à débiter Iris Apfel, telle une arme infaillible.

Une vie à mille à l’heure
Avant sa carrière tardive de mannequin, Iris Apfel a vécu une tout autre vie. Née au sein d’une famille juive, elle épouse en 1948 Carl Apfel, l’amour de sa vie, avec qui elle restera mariée jusqu’en août 2015, date à laquelle la mort de son époux met fin à soixante-sept ans de vie commune. Le couple n’a pas d’enfants : «On ne peut pas tout faire. Je voulais une carrière. Et je voulais voyager», explique-t-elle. Leur bébé à eux sera leur entreprise de textile, Old World Weavers, spécialisée dans les étoffes rares, qu’ils fondent en 1950. Ensemble, ils parcourent le monde, l’Europe et l’Afrique en particulier, à la recherche de tissus anciens, qu’ils reproduisent de retour aux Etats-Unis. Leur goût pour l’originalité leur attirera les clients les plus renommés, de l’actrice Greta Garbo à la
Maison-Blanche, dont le couple est amené à repenser la décoration des bureaux à neuf reprises. Ils finissent par revendre la société en 1992, pour profiter d’une retraite bien méritée. Mais Iris Apfel ne s’est jamais vraiment arrêtée. Elle aurait en ce moment dix projets en cours, allant de la création d’une collection de chaussettes et de bijoux à l’écriture d’un nouveau livre. « Je bénis le Seigneur de pouvoir continuer à mon âge », clame-t-elle, ravie.

Amen. —

1921 Iris Barrel naît le 29 août dans le Queens (New York), dans une famille juive
1948 Elle épouse Carl Apfel, l’amour de sa vie, avec lequel elle vivra jusqu’à sa mort, en août 2015
1950 Ensemble, le couple fonde Old World Weavers, une entreprise de textile spécialisée dans les étoffes anciennes
1950-1992 Iris Apfel participe à plusieurs projets de rénovation de la Maison-Blanche
1992 Le couple revend l’entreprise au moment de partir à la retraite
2005 Le Metropolitan Museum of Art de New York consacre une rétrospective à Iris Apfel, nommée Rara Avis (Rare Bird) : The Irreverent Iris Apfel
2014 Iris Apfel est la vedette d’un documentaire réalisé par Albert et David Maysles, appelé Iris. Il est présenté pour la première fois au Festival du film de New York
2016 Le Bon Marché Rive Gauche, à Paris, consacre une exposition à Iris Apfel autour de dix de ses tenues emblématiques
29 août 2016 Iris Apfel fête son 95e anniversaire

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A propos de l'auteur

Andrea Machalova
Grande chineuse

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