Serge Lutens, itinéraire d’un esthète Trajectoire Magazine d'opinions Luxe n°1 en suisse Romande

Auteur des cultissimes «Féminité du bois» et «Ambre sultan», ce parfumeur ultra-singulier, célèbre dans le monde entier, nous a reçus dans son palais à Marrakech. Un privilège rare et exclusif dans un lieu qui l’est tout autant et que l’artiste préserve en le rendant très rarement accessible. Ecrivain, artiste complet, maître d’œuvre de ses demeures, Serge Lutens incarne comme personne l’idée que l’on se fait de la beauté.

Interview Marie-France Rigataux

C’est une véritable œuvre d’art, qui a exigé plus de trente ans de travaux, réalisés par quelque 500 artisans différents. Ce palais, rapprochement de plusieurs riads dans la médina, Serge Lutens n’y vit pas. Il y accueille ses invités, y fixe des rendez-vous, mais n’y passe que quelques heures par jour avant de regagner son refuge dans la palmeraie plantée de palmiers, de grenadiers, de lauriers, de roses et de plantes odoriférantes. Dans sa modeste demeure – presque monacale – de quelques dizaines de mètres carrés, meublée de livres et de carnets qu’il noircit, chaque jour, durant une poignée d’heures, il esquisse des fragrances uniques, comme autant de trésors olfactifs qui renvoient à un itinéraire exceptionnel et sans concessions.

Vous souvenez-vous des jardins de votre enfance, à Lille? Qu’en avez-vous gardé?
Je me souviens d’eux et de l’enfant pour qui rien n’était autre que ce qui se devait d’être. Un jardin était un jardin : de la terre plantée de choux, de carottes, alignés sur plusieurs rangées, des fleurs tenant à une tige et d’autres, tels la pensée ou le souci, tenant d’une promesse. L’été, le soleil tapait, le ciel se couvrait. Il pleuvait. Lorsque l’averse cessait, lavé de ses bruits, le jardin revenait à lui. Les odeurs montaient. Par celle de la terre abreuvée, l’enfant reconnaissait sa propre soif. Aucune senteur n’était déplacée. Chacune à sa place: celle du lys appartenait au lys, celle des tomates aux tomates et, à vue de nez, celle du fumier valait un détour!

Serge Lutens, itinéraire d’un esthète Trajectoire Magazine d'opinions Luxe n°1 en suisse Romande

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Que vous apporte la vue de vos jardins de la palmeraie? Dissociez-vous votre imaginaire d’une inspiration directement liée aux plantes?
Pas plus les plantes que les fleurs ne m’inspirent confiance. Le jardin est un globe sur un objet, c’est-à-dire un moi-même dans lequel je me déplace. Je ne le vois plus, il n’est que lui. L’attention que me portent les plantes est celle que je leur rends. A vrai dire, je rechercherais plutôt leur ombre en rapport à mon effacement naturel. Le jardin, comme le Maroc, complète cette audace : il me concentre ! Je ne m’y promène pas mais tourne en lui. L’odeur peut réveiller une mémoire antérieure, inconnue de moi-même et, pourtant, suffisamment attentive pour que j’y réponde. Ce jardin est sur-planté. La seule chose que j’y ai vraiment plantée est une chambre en son centre, où je me recentre. Le parfum est conséquence et non pas origine.

Pourriez-vous créer une ode à vos jardins de la palmeraie? Un parfum qui ne reproduirait que les espèces plantées là-bas?
La seule espèce plantée là-bas, c’est moi ! Les autres ont libre cours et m’offrent ce qu’il y a de plus luxueux au Maroc: l’ombre dans la lumière du soleil. Je ne sais même plus ce qui germe et pousse dans ce jardin. Tous mes parfums viennent de là, puisque je réside en permanence à Marrakech et ne quitte pour ainsi dire pas la palmeraie… sauf pour me rendre à la médina, l’après-midi.

Serge Lutens, itinéraire d’un esthète Trajectoire Magazine d'opinions Luxe n°1 en suisse Romande

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Lorsque vous esquissez vos parfums, l’envie de raconter une histoire prime-t-elle sur le choix des senteurs? Vous avez souvent dit que le nom «délimitait» la composition.
Je ne sais pas ce que j’ai dit auparavant mais la réflexion et l’évolution de cette dernière me portent à penser que cela n’est pas une finalité, ni que cela crée une frontière. Je suis dans un état de colère, de rage ou de rêverie. La finalité d’un parfum en tant que produit n’a, pour moi, aucun intérêt. Un parfum est un aveu que je mets en essences. S’il est lâché, on peut parfois y reconnaître une part de soi-même. C’est ce que, jusqu’à présent, j’ai essayé de faire, non pour le dépoussiérer mais pour lui donner la parole. J’ai mis mon histoire en essences comme je la mettrais en mots, en syntaxe. Cette histoire, je dois l’universaliser, la magnifier. C’est pourquoi elle ne peut être laissée à la première personne, afin d’être reconnue par ceux qui s’y retrouvent. Disons que la vie laisse des traces et qu’un parfum les suit. Donnez les mêmes mots à Baudelaire ou à un quidam et, sur le même thème, voyez la différence ! La matière du parfum,
c’est notre chair. Elle doit nous répondre ou pas.

Il semble que votre veine créatrice soit toujours plus prolifique, vivace. La création serait-elle «boostée» par l’expérience? Par la connaissance?
La création n’est pas orpheline. Si elle existe, c’est qu’elle est activée par un moteur, sinon pensant, du moins agissant. Si je ne me penchais pas sur l’abîme de ma vie, il n’y aurait ni parfums ni Serge Lutens. La prodigalité est une activité en chaîne. Ceci amène cela et tisser et tendre devant soi ce réseau infernal du passé, aussi complexe et fragile qu’une toile d’araignée, peut à tout instant vous laisser telle une mouche collée dans les fils de soie. —
Iris silver mist Serge Lutens, itinéraire d’un esthète Trajectoire Magazine d'opinions Luxe n°1 en suisse Romande

Fourreau noir Serge Lutens, itinéraire d’un esthète Trajectoire Magazine d'opinions Luxe n°1 en suisse Romande

Ses dernières créations: Iris silver mist, un beurre d’iris somptueux, poudré, étincelant, et Fourreau noir, une ode à la fève tonka d’Amazonie, sombre et capiteux, voluptueux et inclassable.

A propos de l'auteur

Marie-France Longerstay

Experte en beauté, Marie-France Rigataux est aux petits soins avec nos lecteurs. Crèmes, soins, parfums, maquillage, tout est testé ainsi avec elle, plus rien n’aura de secrets.