Depuis quarante ans, les films de Steven Spielberg remplissent les salles de cinéma du monde entier. Le 2 décembre 2015 est sorti sur les écrans suisses « Le Pont des espions », un thriller de haute volée superbement interprété par Tom Hanks et qui, par sa dimension historique, dépasse largement le cadre du simple film d’espionnage. Rencontre exclusive avec l’iconique réalisateur.

Interview Nicole Real

Comment définiriez-vous Le Pont des espions, dont le scénario est tiré de faits réels ?
Ce n’est pas une histoire classique et stéréotypée qui se joue entre espions tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière, mais une histoire d’espions que l’on ne remarque absolument pas.
Jamais, au grand jamais, on ne se douterait qu’ils œuvrent contre la sécurité nationale.

Qui est James Donovan ?
James Donovan appartient à cette catégorie d’hommes qui, malgré l’adversité, font face et se dressent pour défendre leurs convictions. En ce qui le concerne, c’était le droit à la justice pour tous, quel que soit le côté du Rideau de fer où on se trouvait. Il croyait à une application à la lettre de la loi.

Bridge Of Spies, Tom Hanks

La vie de Donovan et celle de sa famille étaient-elles vraiment en danger?
Oui, à cette époque, il était particulièrement dangereux de faire les gros titres des journaux pour prendre la défense d’un espion russe. Donovan a subi et fait peser sur sa famille le même genre de tension et de suspicion que, j’imagine, mon père a enduré quand il a dit aux enquêteurs qu’il avait passé trois semaines en Union soviétique durant une période où, si vous n’étiez pas vigilant sur votre choix de mots, vous pouviez être accusé de complicité.

Quelle qualité admirez-vous le plus chez lui?
Je crois que c’est sa ténacité et le fait qu’il ait fait passer d’autres intérêts avant les siens, et avant ceux de sa famille – même si je ne suis pas forcément d’accord sur ce dernier point. Donovan avait la conviction qu’il fallait respecter la loi.

Pourquoi avez-vous choisi de traiter cette histoire?
J’ai grandi dans les années 1950 et 1960 et je suis parfaitement conscient de ce qu’était la Guerre froide. En outre, j’adore les films d’espionnage. J’aime John le Carré, les James Bond, le magazine Mad et le fameux comic strip muet de Don Martin, Spy vs. Spy, avec lequel j’ai grandi. J’ai toujours gardé, dans un coin de ma tête, une place pour cet univers. Mais je n’avais encore jamais réalisé de film d’espionnage jusqu’à ce que Matt Charman me parle de l’histoire de Rudolf Abel et de James Donovan.

Bridge Of SpiesAu départ, que saviez-vous de cette histoire exemplaire?
Je ne savais rien de l’échange de Rudolf Abel contre Francis Gary Powers. J’avais juste entendu parler de Powers, parce que tout le monde savait qu’un avion espion U-2 avait été abattu, récupéré et exposé en Russie. Le pilote avait été jugé lors d’un procès public. Je n’avais pas réalisé qu’il s’était passé autre chose après la capture du pilote, j’ignorais tout de cet échange secret du pilote espion américain contre l’espion soviétique. C’est toute cette partie méconnue de l’histoire qui m’a attiré.

Avez-vous d’autres souvenirs de la Guerre froide de votre enfance?
Il y avait une base de bombardiers B-52 à Tucson, à près de 200 km de Phoenix, là où je vivais. Je me souviens que lorsque mes parents parlaient de la base, ils avaient le sentiment que nous étions une cible. Durant cette période où régnaient la méfiance, la suspicion, la paranoïa et la haine, et plus encore la peur, personne ne se sentait en sécurité. C’est dans cette peur de l’inconnu que la haine puisait ses racines.

Vous souvenez-vous comment le gamin que vous étiez ressentait cette situation?
Quand j’étais gamin, je savais qu’on était au bord de l’holocauste nucléaire et j’avais rempli les baignoires et les lavabos d’eau parce que je m’étais dit que, si une guerre se déclenchait, l’eau serait coupée et que nous aurions ainsi de quoi boire.

Pourquoi avez-vous de nouveau fait appel à Tom Hanks pour incarner James Donovan?
La moralité de Tom à titre personnel, son véritable sens de la justice et de l’égalité, et aussi le fait qu’il se serve de sa notoriété pour défendre des causes justes faisaient de lui l’acteur idéal pour l’incarner. Et puis c’est toujours un plaisir de travailler avec lui, car c’est un collaborateur idéal. Il est prêt à essayer de nouvelles choses, il a des milliers d’idées, tout en étant ouvert à celles des autres. C’est quelqu’un d’extrêmement créatif, qui cherche sans cesse la manière la plus originale de traiter un sujet.

Pouvez-vous nous parler du scénario écrit par Matt Charman, Joel et Ethan Coen?
Avec Matt Charman, Joel et Ethan Coen, j’étais entre les mains de trois conteurs extraordinaires. Matt a remarquablement réussi à relier l’histoire de Powers avec celle d’Abel et de Donovan. Les frères Coen nous plongent profondément dans l’âme et le cœur des personnages. Ils ont apporté à l’histoire une certaine ironie et une touche d’humour absurde – non pas à travers le ton cocasse ou décalé que peuvent parfois adopter certains films, mais dans le sens où la vie elle-même est absurde. Grâce à leurs précédents films, tous exceptionnels, nous savons qu’ils ont un formidable talent pour observer le genre humain. Ils ont su apporter cette qualité au Pont des espions. 

Qu’est-ce qui vous a incité à devenir réalisateur ?
Enfant, j’ai subi de multiples traumatismes émotionnels. A l’école, au lycée, tout au long de ma scolarité, j’ai toujours été le petit « faiblard » que les gros lourdauds aimaient bousculer. Ce sont les mêmes qui paient aujourd’hui des fortunes pour voir mes films, et cela me ravit. Quand j’étais gamin, j’étais plutôt du genre coincé et discret. Je ne suis sorti de l’ombre que lorsque je suis devenu réalisateur. Le choix de ce métier est donc peut-être le résultat de ma propre expérience d’enfant.

Professionnellement, comment avez-vous évolué?
Lorsque j’ai débuté dans le métier, je filmais tout, sous tous les angles, sans savoir comment utiliser toutes ces prises. Je filmais pour me protéger, pour me sentir en sécurité. Au montage, je jetais la moitié de ce que je tournais. C’est l’expérience qui m’a enseigné à moins gâcher de pellicule. Cela n’a rien à voir avec le style, la variété des sujets ou l’évolution de mes convictions. C’est l’âge et la paternité qui ont modifié ma vision du monde.

Que représente Hollywood à vos yeux?
Il ne faut pas réduire Hollywood à un panneau sur une colline. Hollywood n’est pas du tout un état d’esprit. Hollywood, ce sont les avant-premières, les tapis rouges et les récompenses. Ça, cest Hollywood. C’est une étiquette un peu facile, au passé prestigieux, presque centenaire. Mais dans ma vie professionnelle, je n’ai pas le temps d’y penser. Pour moi, cest avant tout mon lieu de vie et de travail, un endroit très propice à la création. Au fond, je dirige une société qui travaille pour le cinéma et la télévision. C’est du boulot. Ce n’est qu’en enfilant le smoking qu’on pense à Hollywood.

Au final, que retenez-vous de l’histoire du Pont des espions?
Une des choses que j’ai aimées dans cette histoire, c’est que les gens qui apparaissent comme des méchants ne le sont pas forcément, ou bien n’ont pas choisi de l’être. L’identification à quelqu’un qui est un espion et met en danger la sécurité nationale n’est pas facile. Comment diable pourrait-on arriver à la fin de l’histoire et finir par se soucier réellement du sort de cet homme ? Mais ici, c’est bel et bien le cas, et c’est en partie ce qui m’a donné envie de faire ce film. —

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