Partager, pardonner et respecter: la philosophie de vie de Jean-Claude Biver est simple. A 65 ans, il se dit un homme heureux, un bon-vivant et un bosseur acharné. Constamment en mouvement, il déteste l’attente et dort très peu. Ses nombreuses fonctions ne le lui permettent pas. A la direction de la division Montres de LVMH depuis janvier 2014, président de Hublot depuis 2004 et CEO de TAG Heuer depuis fin 2014, le Vaudois d’adoption ne se sépare pratiquement jamais de son smartphone, sur lequel le flux de mails est continu. «La réponse à un mail doit être immédiate », tranche le big boss. Non, Jean-Claude Biver ne s’arrête jamais, à tel point qu’il s’est forgé au fil des années une réputation de surhomme, joignable 24h/24 et toujours poli de surcroît, même au bout du centième coup de fil. « Comme tout individu qui a pour métier sa passion, je n’ai jamais eu l’impression de travailler. Dans ces conditions, on peut renverser les montagnes!» s’enthousiasme l’homme d’affaires, dont le portefeuille dépasse les 100 millions de francs.

Interview Fabrice Eschmann |  Photos FredMerz > Rezo.ch

Né au Luxembourg de parents commerçants, Jean-Claude Biver arrive en Suisse à l’âge de 10 ans. Diplômé de HEC Lausanne, le grand gaillard à l’accent chantant s’installe dans la vallée de Joux, berceau de la haute horlogerie, où il débute sa carrière par un stage chez Audemars Piguet, avant d’être engagé comme responsable de produits or chez Omega. Passionné par la mécanique et les machines à vapeur dès le plus jeune âge, Jean-Claude Biver a toujours su qu’il travaillerait dans l’horlogerie, mais personne ne lui avait prédit que, là où il mettrait son grain de sable, le succès serait au rendez-vous.
En 1982, son ami Jacques Piguet, directeur de la manufacture de mouvements Frédéric Piguet, et lui rachètent au groupe SSIH, pour quelques milliers de francs, l’entreprise Blancpain, déficitaire depuis l’apparition de la montre à quartz. Reboostée, notamment grâce au slogan « Depuis 1735, il n’y a pas eu de montre Blancpain à quartz. Et il n’y en aura jamais », la marque est revendue dix ans plus tard pour 60 millions de francs à la SMH (devenue depuis Swatch Group). Jean-Claude Biver est alors parachuté au comité de direction aux côtés de Nicolas Hayek, qui lui confie le redressement du département Produit et Marketing d’Omega. Le nouveau patron recrute des personnalités éminentes telles que Cindy Crawford, Michael Schumacher ou Pierce Brosnan alias James Bond. Le rayonnement de la marque est sans précédent. Encore une fois, c’est le jackpot.
Ayant envie de missions d’une autre envergure, le Vaudois devient en 2004 CEO et membre du conseil d’administration d’Hublot, recentre la production de la marque et lance sur le marché un des plus grands triomphes de sa carrière, la fameuse Big Bang, innovante dans sa composition qui associe la céramique et la fibre de carbone. Présentée à BaselWorld en 2005, cette montre rencontre un succès immédiat et enchaîne les récompenses. Hublot en tire un dynamisme extraordinaire et une croissance exceptionnelle : son chiffre d’affaires passe de 25 millions à plus de 200 millions de francs suisses en quatre ans. L’entreprise est ensuite rachetée en 2008 par le groupe LVMH.

« Je suis issu du mouvement hippie: le respect de la nature, de la tradition, de l’art, du passé… A l’époque tout comme aujourd’hui, j’étais et suis encore hippie dans la tête, mais plus dans les cheveux… »

Jean-Claude Biver © Fred Merz > Rezo.chLa stratégie de Jean-Claude Biver est finalement simple: il va là où le client se trouve. Certains diront que c’est un visionnaire, d’autres qu’il a du flair et un sacré culot, et ce ne sont pas ses nombreux prix qui témoigneront du contraire. Il est ainsi sacré meilleur manager horloger et meilleur communicant en 2007 par le magazine Business Montres, élu CEO de l’année aux premiers Watches, Jewellery and Pens Awards à Bahreïn, leader de l’année en 2008 ou encore homme de l’année en 2009.
En janvier 2014, Jean-Claude Biver accède à la présidence de la division Montres du groupe LVMH puis, en décembre 2014, à la suite de la démission de Stéphane Linder, il reprend les rênes de TAG Heuer, dont il a déjà eu le temps de chambouler les codes, axant la production sur les montres premier prix (entre 1’500 et 4’000 francs) et annonçant une montre connectée pour la fin de 2015. Une autre bombe dans le monde de l’horlogerie suisse, comme lui seul sait le faire.
Quel est le secret de votre succès ?
Je le dois aux autres. On n’est jamais fort tout seul ! Certaines personnes sont avec moi depuis 1979. Je n’ai jamais cru en la solitude, sauf lorsqu’il s’agit d’effort physique. Un capitaine, c’est d’abord un promoteur de talents.

Mais lorsque vous reprenez Blancpain, la décision de ne jamais faire de quartz est tout de même courageuse pour l’époque…
C’est l’instinct ou l’intuition ! (Rire) J’étais persuadé que mon idée était la bonne et je n’en avais rien à faire que personne n’y croie…

C’est donc une question de chance ?
Non. J’étais en adéquation avec ma génération. Je suis issu du mouvement hippie: le respect de la nature, de la tradition, de l’art, du passé… A l’époque tout comme aujourd’hui, j’étais et suis encore hippie dans la tête, mais plus dans les cheveux…

Pourquoi avoir choisi l’horlogerie ?
Par passion. En bon hippie, le travail m’ennuyait. Nous recherchions toujours à éluder le boulot ! Mais l’horlogerie est avant tout une passion, je ne considère pas mon job comme du travail. Je me souviens toujours du 25 juin 1967 à 21h: ce soir-là, la BBC retransmettait Our World, première émission jamais réalisée en direct et en mondovision. Les Beatles y ont chanté pour la première fois All You Need Is Love. L’amour, c’est tout ce dont on a besoin! Ce n’est pas seulement l’amour entre un homme et une femme, c’est aussi la capacité à pardonner, à apprendre, à écouter…

Auriez-vous pu vendre des chaussettes, par exemple?
Oui, si les chaussettes me passionnaient! Cela n’a rien à voir avec de la vente. J’aurais pu faire de l’huile d’olive et vivre en Grèce! Je suis un transmetteur de passion, pas un vendeur.

Vous parlez volontiers de votre collection de montres ou de votre passion pour le vin. Quel est votre rapport à l’argent?
Il permet évidemment d’acquérir un certain confort. Mais, de manière générale, les questions d’argent restent taboues dans ce pays…

Comment dépensez-vous votre argent?
Au nom de mes cinq enfants, pour qu’ils aient un souvenir de mes passions.

Dans quels domaines?
Les montres et le vin, bien sûr, mais aussi ma ferme et l’art en général. Et puis également les voitures anciennes.

Soutenez-vous certaines causes?
Des fondations, comme Action Innocence, surtout en faveur des enfants. Ils sont la partie de la société la moins protégée. La pédophilie en particulier me révolte.

Et concernant les impôts?
J’ai fait une fois le calcul: en comptant tout, avec l’AVS et les taxes diverses, je paie près de 70% d’impôts. Cela me dérange quand même, car je trouve qu’idéalement il ne faudrait pas payer plus que 50%. Mais rendre autant à la collectivité, cela me libère de tout reproche que l’on pourrait me faire sur ma réussite.

Que pourriez-vous dire à un jeune entrepreneur qui voudrait se lancer?
Que, lorsqu’il arrive au sommet, il faut continuer de monter!

Et quels conseils donneriez-vous à ce même jeune pour le mettre sur le chemin de la réussite?
J’ai trois commandements qui restent valables en toutes circonstances. 1) Partager : le savoir, les échecs, les visions, le succès, les expériences… Il y a tellement de personnes à l’intérieur des entreprises qui refusent de partager leurs expériences, c’est effrayant! 2) Savoir pardonner : les erreurs sont formatrices… à condition de ne pas les répéter. Si l’on suit une ordonnance, une marche à suivre, une guideline, là, on ne se trompe pas. Mais on n’est pas entrepreneur dans ces conditions. Et le premier à avoir droit à l’erreur, c’est moi!
3) Respecter: ce n’est pas parce que je me lève tous les matins à 5h que tout le monde doit faire pareil. Que cela soit avec les fournisseurs, les clients ou le personnel, il faut être intègre et authentique. —

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A propos de l'auteur

Fabrice Eschmann
Gardien du temps

Journaliste spécialisé dans l’horlogerie, Fabrice Eschmann s’informe, sélectionne et interviewe pour que Trajectoire soit toujours en avance sur son temps.