Internet, smartphones, tablettes… L’addiction aux nouvelles technologies est LA pathologie civilisationnelle à la mode. Pour vaincre le mal du siècle, cliniques spécialisées et cures de digital detox fleurissent à tout va.

On annonce l’ouverture pour 2017 d’une clinique cinq étoiles à Montreux. Ciblé désintoxication et destiné à une clientèle fortunée, l’établissement a pour objectif de traiter toute forme de dépendance. Addiction à la bouteille, aux poudres blanches, aux médicaments, au sexe, aux achats compulsifs, mais aussi… à Internet. Car le toxico 2.0 ne cherche pas désespérément sa dose, l’air hagard, dans les bas quartiers de la ville, mais une connexion Wi-Fi. Sa came ? Son smartphone, dont il ne se sépare sous aucun
prétexte.

CAMPS DE DÉCONNEXION
Il faut dire que le mal est traître. Flux incessants de tweets, photos à instagrammer, mails à checker, rencontres à poker, profil LinkedIn à updater, ventes privées online à ne pas rater, record à pulvériser sur Candy Crush… difficile aujourd’hui de décrocher de son écran. Du cadre professionnel, où les sollicitations numériques ignorent le mode pause, à la vie perso, les nouvelles technologies se sont imposées comme d’indispensables compagnons. Toujours au taquet, on en devient l’esclave consentant, passant huit à douze heures par jour à pianoter sur un clavier. De là à frôler l’overdose, il n’y a qu’un pas… que Levi Felix a allégrement franchi il y a maintenant cinq ans. Surdoué de la Silicon Valley, le jeune geek s’investit à 200% dans la start-up qu’il a créée, disponible 24h/24, bossant 70 heures par semaine. Jusqu’au crash qui le mène droit aux urgences. Il plaque alors sa vie d’hyperactif numérique et s’embarque dans un tour du monde pendant deux ans. A son retour, il lance les Digital Detox Camps. Des sortes de colonies de vacances pour adultes où l’on s’initie à l’art de débrancher.
Au programme de ces stages pour intoxiqués du portable? Yoga, escalade, veillées autour du feu, lecture, tricot, origami, cours de cuisine, fabrication de bougies, atelier d’écriture. Bref, de quoi renouer avec son moi profond et ressentir la plénitude de la déconnection totale… si l’on ne s’est pas déjà pendu avec le fil du chargeur qui aura échappé au cerbère confisquant à l’entrée du camp tous les objets de délit en la possession des heureux vacanciers. Une expérience incroyable, témoignent les curistes au sortir du séjour. Et un vrai carton. Surmenés de la souris et autres accros à la 4G, plus de 250 candidats à la détox numérique se pressent à chaque session, des apprentis scouts de 19 à 81 ans en provenance de cinq pays différents, prêts à rempiler dès que possible. En effet, 40% des personnes ayant goûté à Camp Grounded reviennent dans ce paradis sans réseau ni attirail électronique. Un succès tel que, paradoxalement, en Californie, berceau des Google, Apple, Facebook et Amazon, prolifèrent cafés, écoles ou hôtels sans Internet, qui incitent à vivre déconnecté. Un argument marketing apparemment de poids.

Toxico 2.0

TOUS MALADES DE LA TECHNOLOGIE?
En Europe aussi, la tendance bat son plein. Les spas du Charles Hotel à Munich, de la Villa Kennedy à Francfort et de l’Hotel de Rome à Berlin, du groupe Rocco Forte, ont imaginé le «Relax with no apps», un massage express visant à soulager les tensions et les maux de tête provoqués par les gestes répétitifs sur iPhone ou BlackBerry. En Espagne, les hôtels Vincci proposent un pack anti-cyberburnout aux Canaries, dans la Sierra Nevada ou encore à Marbella. En France, le Vichy Spa Hôtel Les Célestins organise des stages, mis en place par les responsables du spa et l’équipe de médecins du pôle santé, avec pour optique la libération de l’emprise des nouvelles technologies. Les connectiques reléguées au coffre-fort, on y participe à des séances de sophrologie et à du coaching sportif au grand air. Dans le Bordelais, le Château La Gravière s’est également engouffré dans la brèche et invite au sevrage lors de séjours où sont bannis les gadgets électroniques. On s’y détend autour de la piscine et au spa, muni d’un kit «Digital Detox» comprenant livres, jeux de société, carnet de séjour, cartes postales et auto-tests. L’addiction aux nouvelles technologies serait-elle donc l’épidémie du XXIème siècle? Peut-être…
Une pathologie civilisationnelle qui, en tout cas, porte un nom: la nomophobie. Néologisme construit par contraction de l’expression anglaise «no mobile-phonephobia», désignant la peur excessive d’être séparé de son téléphone et donc, par extension, l’angoisse de la déconnexion. Une pathologie qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. On se souvient du livre du blogueur Thierry Crouzet publié chez Fayard en 2012, J’ai débranché. Comment revivre sans Internet après une overdose, un exposé sur la cure de désintoxication de six mois suivie par cet ex-gourou des réseaux sociaux, «épuisé par quinze ans d’hyperactivité en ligne». On se rappelle aussi le témoignage de la journaliste australienne Susan Maushart, mère célibataire de trois adolescents qui a un jour décidé de bannir de la maison tous les médias électroniques et relate son expérience dans Pause, paru en 2013 en français aux éditions Nil.

URGENCE
Mot consacré, littérature dédiée, offre pléthorique de cures détox… sommes-nous pour autant tous à hospitaliser manu militari? Pas si sûr. Aux Etats-Unis, la dépendance au Web est officiellement considérée comme un désordre du comportement mental, mais, sous nos latitudes, elle n’est pas clairement assimilée à une maladie. Si on ne peut nier la prolifération d’une addiction certaine au téléphone portable, à Internet et aux réseaux sociaux, il semblerait que, contrairement à une toxicomanie classique, nous soyons pour la plupart capables d’autodiscipline. En effet, selon les déclarations du psychiatre Serge Tisseron dans le magazine Psychologies d’avril dernier, «il n’y a pas d’addiction au numérique mais simplement une pression sociale. Elle ne constitue donc pas un sevrage… Toute la difficulté est de se modérer. Et cela passe par un apprentissage au fil de la vie quotidienne.» Alors, en attendant que les spécialistes des deux côtés de l’Atlantique se mettent d’accord et que la clinique de luxe montreusienne ouvre ses portes, si on filait dare-dare s’offrir l’iPhone 6? —

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A propos de l'auteur

Gaëlle Sinnassamy
En introspection / Psy Arty

Gaëlle Sinnassamy prend le temps de découvrir l’autre, de lever un coin du voile en posant son regard avisé sur nos rubriques psychologie et art.