Trésors inventifs

Daniel Riedo © François Wavre > Rezo.ch

Daniel Riedo © François Wavre > Rezo.ch

Discret, attaché aux valeurs, Daniel Riedo occupe le poste de CEO de Jaeger-LeCoultre depuis mi-2013. S’il tient à une certaine continuité, il prévoit cependant de profiter des innovations de la marque, véritable trésor, pour faire baisser les coûts.

 

C’est arrivé dans la conversation comme une libération. Oui, Daniel Riedo est né à Genève, y a grandi, y a fait toutes ses études et y vit encore, « mais je suis originaire de Fribourg, lâche-t-il soudain. Ma famille y est depuis plus de cinq cents ans. Mon père est Fribourgeois, ma mère est Fribourgeoise et j’ai, semblerait-il, quelque 127 cousins et petits-cousins. » Cet attachement aux racines, c’est ce qui caractérise le mieux le personnage. Car Daniel Riedo n’oublie pas d’où il vient : parti de rien, il a gravi tous les échelons au fil des années, n’hésitant pas à se remettre en question à 30 ans passés. Un self-made-man qui, entré dans l’horlogerie grâce à une formidable opportunité chez Rolex, accède en 2013 à la tête de Jaeger-LeCoultre, l’une des marques de haute horlogerie les plus connues au monde.
L’abnégation de ce passionné des grands espaces africains et de photographie est hors du commun. Il débute sa carrière par un apprentissage de dessinateur sur machines aux Ateliers Sécheron, à Genève. « J’ai notamment travaillé sur la mythique Re 6/6, la dernière locomotive sortie des Ateliers », lance-t-il, une pointe de fierté dans la voix. Puis, pendant cinq ans, le jeune Riedo suit des cours du soir pour devenir ingénieur. Son diplôme en poche, il fera dix ans de thermodynamique dans le bâtiment, avant de retourner sur les bancs de l’école : « A 33 ans, j’ai démarré une licence en droit et finance. Je voulais le faire depuis longtemps, mais j’ai dû économiser avant de pouvoir me l’offrir. »
A 36 ans, un peu trop âgé pour le domaine bancaire, pas motivé pour retourner dans le bâtiment, Daniel Riedo voit alors l’horlogerie lui tendre les bras. A la fin des années 1990, il entre ainsi chez Rolex, passant par la logistique, les achats, la production… Après douze ans, au moment de quitter le groupe, il aura atteint le poste de directeur de la production de Rolex Genève et, parallèlement, occupé celui de directeur marketing chez Tudor.

Vous avez été nommé CEO de Jaeger-LeCoultre le 1er juillet 2013, en remplacement de Jérôme Lambert, parti à la tête de Montblanc International. Qu’est-ce qui a changé depuis votre arrivée?
Il n’y a pas véritablement eu de changement, mais une évolution dans la continuité. Vous savez, il faut cinq longues années pour développer un calibre à hautes complications. Aujourd’hui, nous réfléchissons aux nouveautés de 2019! On ne peut donc pas opérer de changements brusques.

Du 19 au 23 janvier 2015 aura lieu le Salon international de la haute horlogerie (SIHH). Que nous réservez-vous?
Un nouveau stand. C’est la meilleure image du changement que l’on puisse donner ! Nous avons travaillé sur un nouveau concept, de nouveaux thèmes. Mais avec une équipe qui, elle, n’a pas changé !

Vous avez été le directeur industriel chez Jaeger-LeCoultre entre 2011 et 2013. Avant cela, vous étiez chez Rolex dans des fonctions similaires. Etre passé par la production vous aide-t-il à avoir une vision transversale aujourd’hui?
La complexité des processus de production est similaire, ici et chez Rolex. Il y a des styles, une best practice qui reste la même. Concernant les produits, leur adaptation aux réalités du marché est permanente. Nous avons chez Jaeger-LeCoultre 80 calibres en production, 110 en catalogue. Du plus simple au plus compliqué. C’est considérable ! Et ça évolue tout le temps.

C’est même un peu trop, non?
Non! Mais l’un de mes buts est effectivement d’éclaircir les collections. On a parfois de la peine à «tuer» les anciens produits. Prenez la Reverso : il en existe de huit tailles différentes, avec cinq cadrans pour 88 références. Nous allons réduire tout cela.

Daniel Riedo © François Wavre > Rezo.ch

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Le client ne s’y retrouve plus?
Disons plutôt que tous les produits ne fonctionnent plus avec la même énergie, commercialement parlant. Pour 2016, nous allons revenir à une Reverso historique, avec une collection plus simple en termes de tailles et de styles, qui sera plus facile à lire. Et nous allons faire pareil avec la collection Master.

Avec les Master Control, les Master Ultra Thin et les Master Grande Tradition, cette collection compte 39 modèles. Allez-vous réduire le nombre de références?
La réflexion est plus centrée sur un éclaircissement que sur une réduction. Certaines pièces vont effectivement disparaître, mais nous allons introduire de nouvelles choses aussi.

Comme quoi?
Comme une nouvelle ligne, différente mais parallèle à la collection Master. Nous attendons son lancement avant de renouveler cette dernière.

Des pièces à grandes complications, comme les Master?
La haute complication n’a pas de limite chez Jaeger-LeCoultre. C’est notre ADN. Chaque année, nous développons de un à trois nouveaux calibres. C’est un marché de niche et, si nous devions avoir une limite, ce serait notre capacité à produire.

Donc, moins de références, mais plus de complications…
Nous recevons souvent des demandes de clients finaux qui souhaiteraient telle montre, mais avec telle complication. Pour les satisfaire, nous pouvons très bien réutiliser des composants développés pour des modèles de haute horlogerie, afin de les réintroduire dans des pièces plus accessibles.

Expliquez-vous…
Prenez la sonnerie: depuis 1833, 200 calibres à répétition ont été développés ! De même, la collection Hybris Mechanica avec ses onze modèles ainsi que la collection Hybris Artistica et ses douze pièces représentent le top de ce que l’on sait faire. Mais ces montres sont très rares, très exclusives et très chères, parce que notre capacité de production est limitée. Nous souhaitons donc utiliser l’extraordinaire laboratoire de R&D que sont ces collections pour réaliser des pièces plus simples, donc plus faciles à produire.

Des exemples?
La technologie mise en place dans la dernière Hybris Mechanica 11 Master Ultra Thin Minute Repeater Flying Tourbillon va nous permettre de lancer un modèle ultraplat, mais aux alentours de
30’000 francs.

Comparés aux 360’000 francs hors taxes de celle-ci, oui, c’est intéressant. Combien de pièces produisez-vous chaque année?
Nous ne donnons pas de chiffre. Mais nous avons clairement envie de l’augmenter.

Un certain nombre d’avancées ont été faites récemment dans le domaine du silicium: la technologie de gravure profonde (DRIE) permet aujourd’hui d’entrevoir de réels progrès, notamment dans le domaine des échappements sans spiraux. Etes-vous sensible à tout cela?
La technologie du silicium est pour l’instant préemptée, mais plus pour longtemps : elle devrait tomber dans le domaine public rapidement. Cela dit, nous travaillons sur d’autres pistes. Nous devons rendre les complications plus fiables, plus fines et plus élégantes avant d’en ajouter de nouvelles. Sur l’Hybris Mechanica 11, pour encore la citer, nous avons réalisé une répétition minutes sans temps morts : le mécanisme détecte l’absence de quart à sonner pour enchaîner immédiatement sur les minutes, sans rupture de tempo entre les coups graves et aigus. Ça, c’est une véritable avancée, et les clients y sont très sensibles.

Etre à ce point expert en hautes complications ne finit-il pas par nuire à votre image?
C’est pour cela que nous poussons maintenant à une image plus aspirationnelle en communicant sur des montres qui font rêver. Nous avons donc mis en place le projet « Brand Platform » à travers des campagnes de publicités et des événements.

Vous cherchez à propager un message plus poétique?
Nous n’allons pas laisser tomber les explications techniques. Nous faisons 95% d’horlogerie mécanique, nous recherchons véritablement une clientèle de connaisseurs. Mais il est possible de faire passer un message d’expert sans avoir besoin d’expliquer le mouvement dans toute sa complexité, sans « descendre dans l’huile ». Par exemple, dans notre communication, nous utilisons beaucoup le cinéma. Mais nous ne nous intéressons pas seulement aux red carpets, nous sommes aussi aux côtés de réalisateurs, nous soutenons la création. Nous parlons vrai, authentique, pour que nos clients puissent s’identifier à une histoire, à un héritage.

Si vous n’aviez pas fait carrière dans l’horlogerie, quel autre domaine vous aurait plu?
Je voulais être vétérinaire, c’était l’époque Daktari… Mais je ne regarde pas en arrière. Si c’était à refaire, je ferais pareil! —

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A propos de l'auteur

Fabrice Eschmann
Gardien du temps

Journaliste spécialisé dans l’horlogerie, Fabrice Eschmann s’informe, sélectionne et interviewe pour que Trajectoire soit toujours en avance sur son temps.